« Kono sekai no katasumi ni » et l’esthétique japonaise

Hiroshima, un pays qui brûle et des fresques souvent bouleversantes qui ne sont pas plus prétexte au pathos qu’à la thèse sont la toile de fond de Kono sekai no katasumi ni. Une esthétique simple mais qui laisse le champ libre à l’interprétation, dépayse et souvent émeut l’amateur occidental. 

Vous aurez peut-être, pendant les vacances estivales qui viennent, le temps de jeter un oeil au film animé Kono sekai no katasumi ni (dans un recoin de ce monde, en français). Le manga créé en 2009 avait déjà fait l’objet d’un film vivant avant d’être adapté en film animé l’année dernière. L’intrigue est simple, il s’agit du récit d’une jeune femme, maladroite mais douée d’une sensibilité expansive, née à Hiroshima (comme l’auteur) aux alentours des années 1910-1920 jusqu’en janvier 1946. Il s’agira donc de regarder la guerre s’infiltrer dans la vie quotidienne de la jeune femme, d’abord comme toile de fond puis comme événement pour la famille dans laquelle elle sera entrée.

 

La guerre sans en parler

 

En situant l’action principale du film à proximité d’Hiroshima entre 1942 et 1945, l’auteur n’a pas tenté de cacher qu’il s’agissait d’un travail mémoriel. Le spectateur ne devra toutefois pas s’attendre à (re)voir les formes habituelles, pimpantes et solennelles de la guerre : pas de déclaration de guerre, pas de soldatesque en marche, pas de ligne de front : la guerre dans sa réalité brutale ne sera traitée qu’accessoirement. Elle n’apparaît d’abord que par les effets collatéraux qu’elle produit dans le ménage du personnage principal : le rationnement, ses tickets, l’appel des hommes à des tâches militaires, la nécessité de construire un abri souterrain enfin.

Ses manifestations violentes n’interviendront qu’aux deux tiers du film lors des bombardement de la ville de Kure dans le voisinage d’Hiroshima, et ne prendra que la forme des nuées compactes d’avion larguant leurs projectives sur les villes et les populations. Lors d’une minute étrange, la scène de bombardement va jusqu’à se sublimer soudainement en un moment de contemplation qui paralyse le personnage et dont on ne sait finalement s’il s’agissait, aux antipodes, d’une esthétique de la terreur ou de l’imaginaire lointain.

Commenter éviter le pathos

Si, ces dernières décennies, l’Occident s’est habitué à peindre la guerre comme un état d’exception qui broierait les individus du jour au lendemain, le film, en se centrant sur la vie quotidienne, a fait le choix de montrer la forte continuité de la vie sociale des Japonais. L’épouse demeure une ménagère, le soldat, un mari, le marin, un amant infortuné. La surveillance rigoureuse de la police militaire laisse bientôt place aux rires de la famille réunie  et un marché noir vient vite la discréditer.

Involontairement peut-être, il a du même coup laissé de côté toute complainte potentielle des personnages qui aurait permis la critique de, pêle-mêle, l’horreur de la guerre, la cruauté des hommes, la faillibilité des systèmes politiques non-démocratiques… On cherchera en vain un message idéologique articulé sur une pseudo-dénonciation de la guerre, pas plus qu’on ne trouvera de mise en scène familiale loufoque. Les sentiments sont toujours exprimés doucement, à traits légers.

Le film aborde clairement les particularités de cette guerre du XXIe siècle, guerre de bombardement, guerre à la bombe atomique, mais sans trop les souligner et en les rattachant à ce qui appartient au déjà-là (la bombe atomique n’est qu’une “nouvelle sorte de bombe”, ce qui rejoint d’ailleurs l’opinion des nombreux contemporains de l’époque) ; il réussit à relever les nouveautés apportées par la Seconde Guerre mondiale tout en s’élevant au-delà des contingences strictement temporelles pour lui donner une image qui ouvre un nouvel horizon à notre regard occidental.

Le mécanisme de la pudeur

Ce tour de force n’a pas forcément fait l’objet d’un calcul volontaire ou d’une analyse précise ; il répondrait à ce qui pourrait être appelé le mécanisme de la pudeur dont les aspects touchent au coeur même de la culture japonaise et innervent sa vie sociale et morale. Pour un Européen, la pudeur japonaise est à la fois la chose la plus flagrante et, en raison de ses caractéristiques propres, la plus difficile à saisir.

Si, comme c’est peut-être déjà le cas, un étymologiste s’intéressait aux manières d’exprimer cette notion dans la langue japonaise, il s’apercevrait peut-être des liens qu’elle pourrait entretenir avec les sens multiples du terme aidôs en grec ancien : à savoir pudeur, honte, respect (religieux). Il s’agit en quelque sorte de s’engager dans une voie tout en restant en retrait, ce qui se traduit, dans notre cas, par le souci de ne pas épuiser les sujets qui sont abordés ni de résoudre leurs contradictions potentielles. Par pudeur à l’égard des autres autant que par respect à l’égard des choses, l’esprit japonais s’efforce ainsi de ne réduire ni les uns ni les autres à la catégorisation simpliste. L’oeuvre achevée aura toujours cette générosité qui laisse le champ libre à l’interprétation et fait tout son miel esthétique. 

Ce mécanisme peut être à la source des complexités extraordinaires et insurmontables dans lesquelles s’engage parfois l’esprit japonais, voire confiner à une forme d’irrationalité dangereuse ou, pis encore, à un refus pur et simple de juger. Il n’en demeure pas moins un ressort artistique qui possède plus de subtilité qu’un relativisme et plus d’élégance qu’une systématique, tout en touchant, peut-être, par l’horizon qu’il ouvre, aux racines mêmes du sentiment esthétique.

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