La réconciliation dans le cinéma français

Dans un pays où la politique est omniprésente, il n’aura échappé à personne que l’industrie audiovisuelle est particulièrement mise à contribution sur le front de la guerre culturelle que n’ont jamais cessé de livrer les généralissimes du régime. La tendance est au film « réconciliateur » et le présent article a pour ambition de retracer la généalogie de cette folle ambition, qui entérine un peu plus chaque année le divorce entre les français et la classe filmante.

 

Au cours des années 90, la banlieue était filmée sous une lumière crue et objective ; La Haine et Ma 6-T va craquer sont des exemples éloquents de cette plongée au coeur du cyclone que constituaient alors les « films de banlieue ». Pas de réconciliation à l’horizon à l’époque, juste l’ambition de documenter une réalité. Kassovitz et Richet ont tous deux grandi en banlieue mais il se sont aussi exportés par la suite aux Etats-Unis, et y ont réalisé des films qui n’auraient très vraisemblablement jamais pu sortir en France, Babylon A.D pour le premier (adaptation du très islamophile Dantec) et Assault (remake anxiogène du film déjà très anxiogène de Carpenter). La frilosité et la tiédeur du cinéma français est dû en grande partie à l’ambition réconciliatrice qui fait suite aux attentats terroristes du 11 septembre 2001, des émeutes de 2005 ou aux évènements de janvier 2015.

Le fonds image de le Diversité a justement été créé en 2007 par l’ACSE (Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances)pour remédier aux retombées médiatiques des ces fâcheux évènements. A partir de cette date nous assistons à une augmentation sensible de films oecuménique sur les écrans hexagonaux, agrémentée de sauce algérienne et saupoudré d’humanitaire ; on doit à cet estimable fonds des films aussi divers qu’ Indigènes (2006), Neuilly sa Mère (2009), Entre les Murs (2008), La Journée de la Jupe (2009) ou bien La Première Etoile (2009) du sémillant Lucien Jean Baptiste, immortalisé par son entretien lunaire avec Henry de Lesquen.

 

Un rire subversif et nostalgique

 

 

L’histoire est un facteur de division et la France n’a pas l’heur d’avoir connu des vigoureuses campagnes de droits civiques comme aux Etats-Unis, où fleurissent les films historiques liées justement à ces années soixante et soixante-dix. Il n’y a guère que La Marche (2013) qui se soit risqué au biopic « social-revendicateur » pour le résultat que l’on connaît. Le film est atrocement mal filmé, manichéen au possible et ne parvient jamais à insuffler un semblant de souffle épique aux événements qu’il retrace. Au fond, on perçoit le désir profond du réalisateur à travers sa tentative ratée : assimiler les maghrébins français aux afro-américains et présenter leur luttes comme parallèles l’une de l’autre. Ce n’est rien de plus qu’une malheureuse tentative de greffe. Seule le rire convenu est à même de conjurer le heurt probable des civilisations et elle est donc privilégiée par les pontes de l’industrie cinématographique française.

Si film historique il y’a, il faut nécessairement que ce soit une comédie historique : d’où le retentissant succès de la saga OSS 117 (2006, 2009) qui prenait le parti de disqualifier une époque réactionnaire sur le plan du discours tout en la réhabilitant sur le plan de l’esthétique. Le comique pince-sans-rire des films d’Hazanavicius, par ailleurs assez britannique, est probablement le seul qui ait réconcilié deux pans de la société française au cours des vingt dernières années. A cela près qu’il ne réconcilie pas des groupes ethniques mais des sensibilités politiques au sein du peuple de souche. Les OSS ont la particularité de provoquer deux types d’hilarité chez les spectateurs : l’homme de gauche rira aux blagues sexistes et antisémites pour leur dimension outrancière tout en se rassurant à l’idée que cette France ne soit plus qu’un vestige élégant et grotesque; tandis que le rire de l’homme de droite sera teintée, quoique de façon voilée et pudique, de nostalgie et d’amertume. L’homme de droite va rire du soulagement que s’accorde l’homme de gauche lorsqu’il se permet de rire en toute innocence à des blagues antisémites sans risquer l’excommunication, c’est aussi en cela un rire réflexif. Le rire de l’homme de gauche devient insensiblement l’objet du rire de l’homme de droite. L’élément comique, même si il apparaît comme rassembleur au premier abord, n’abolit jamais complètement les distinctions politiques ; bien plus, il les creuse et les approfondit au prétexte du « rire ». Ainsi, le passé ne peut être envisagé que sous l’angle de la comédie, de la farce, du pastiche; la dérision du passé conforte le spectateur dans sa tension vers le progrès et les lendemains qui chantent. Le retour du héros (2018), dernier film historique sorti à ce jour, décrit les fabulations d’un déserteur faisant accroire à ses proches qu’il a pris une part importante dans les guerres napoléoniennes; les campagnes de Bonaparte sont le point aveugle du récit, un moteur comique générateur de quiproquos mais jamais un sujet de gloire.

 

L’histoire : un tabou français

 

 

Les biopics sont un passage obligé, mais il est de notoriété publique que le C.N.C répugne à donner son accord pour les projets de films historiques. A ce sujet, il est amusant de noter que les derniers films historiques qui connaissent un grand succès en France sont des coproductions anglo-américaines : Dunkerque et les Heures Sombres. Pour expliquer cette différence, il nous faut pour cela remonter aux sources de financement des films et comparer notre CNC au British Film Institute. Si le budget du premier, annexe du Ministère de la Culture, est du d’abord à des taxes en tout genre (on reconnait l’hystérie socialiste française) est équivaut à la somme colossale de 700 millions d’euros, le second est une association à but non-lucratif jouissant d’un budget de 30 millions de livres. Notons également que le réalisateur Anthony Minghella a été directeur du BFI tandis qu’un que l’équivalent est impossible dans un pays aussi fonctionnarisé que le nôtre. Là n’est pas l’unique raison de cette différence notable dans les thématique historiques; il est bien naturel après tout que le Royaume-Uni se gargarise de son statut de sauveur du monde libre. Il est moins compréhensible que nous, Français, rechignons autant à produire des films historiques alors même que cette histoire est plébiscitée sur le petit écran (petite dédicace à Stéphane et au Grand-Duché). On pourrait même pousser le bouchon jusqu’à affirmer que les films historiques français sont plutôt l’oeuvre de cinéastes étrangers : Dreyer (La Passion de Jeanne d’Arc, 1928) Rosselini (La prise de pouvoir par Louis XIV, 1966), Wajda (Danton, 1983), et plus récemment Roland Joffé pour son Vatel (2000) ou même la série Versailles (2015- ) et son créateur britannique Simon Mirren.

 

L’art au service du vivre ensemble

 

La comédie réconciliatrice est en son principe, tout comme la cérémonie annuelle des Césars autocongratulante. Il faut sans cesse que les pourvoyeurs de fictions se persuadent de leur contribution positive au bien-être social. Les fictions doivent être lisses, l’esthétique s’efface devant le message, le personnage devant le cas. Il est peu probable que l’on croise de sitôt des hommes battus ou des chirurgiens salafistes dans les films français. Ainsi, le jeune de banlieue se substitue à l’ambitieux de province, que la banlieue elle-même prenne la place du village natal. Divines (2016) d’Houda Benyamina, Tout ce qui brille (2010), Neuilly-sa-mère (2009), Intouchables (2011) sont autant de satires outrées de la bourgeoisie que des célébrations de ses attributs; le jeune rustre de banlieue vient « foutre le dawa » dans l’atonie du foyer bourgeois tout en s’en assimilant les codes. Ces fictions, aussi différentes qu’elles puissent être, prouvent bien que la seule assimilation proprement désirable est l’assimilation sociale et non l’assimilation culturelle. La sociologie que nous donne à voir le cinéma grand public français est souvent très polarisée, soit des marivaudages d’écrivains et de galeristes se déroulant dans appartements à hauts plafond, soit le pathétique du travailleur modeste, broyé par le capital et/ou le racisme, s’efforçant de garder sa dignité dans les innombrables épreuves qu’il rencontre. Soit la comédie de moeurs bourgeoise, soit le drame social misérabiliste. Soit Anne Fontaine, soit Philippe Lioret. Cependant, si les ridicules de la bourgeoisie sont croqués avec justesse, les chroniques de la vie en banlieue se révèlent être ripolinés et convenues. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder Bandes de Filles ou Divines, pour prendre conscience de l’inauthenticité du rapport des cinéastes à la banlieue et de l’impossibilité dans laquelle elles se trouvent de faire preuve de justesse et d’honnêteté. On est bien loin de De bruit et de fureur (1988) de Jean-Claude Brisseau (qui, comme Bande de Filles et Divines, a été tourné dans la même cité de la Noue, à Bagnolet) ou même de l’Esquive de Kechiche (2005).

Si l’on récapitule notre inventaire, il apparaît que la réconciliation ne peut s’opérer qu’au prix d’une communion, on peut communier dans l’argent, dans l’héroïsme ( du quotidien, pas l’héroïsme sacrificateur) dans la générosité, mais aussi et surtout dans le sexe. Le dernier film d’Abdellatif Kechiche prend radicalement le parti de l’érotisme et de la dilution des identités dans et par le désir. Mektoub my love 2018 et sa succession de micro-idylles estivales nous présente un modèle hybride de civilisation, la franco-maghrébine. L’histoire se déroule à Sète, mais ce pourrait être n’importe quelle côte de la façade méditerranéenne ; par ailleurs le film a été tournée en partie dans la péninsule ibérique Les hommes maghrébins désinhibent les femmes blanches, les incitent à se déhancher de manière lascive, à donner leur insolente féminité en spectacle. Il est suggéré au spectateur que la réconciliation passera par les corps, par l’oubli de soi entre les mains des hommes capables de virilité. L’espace des vacances est le lieu par excellence de l’émancipation de la fiction, un champ d’expérimentation pour le personnage, un espace régi par des « règles du jeu » qui correspondent, plus clairement qu’à l’habitude, à celles du feu qui couvent sous la peau des personnages. Le film du Kechiche semble se dérouler dans un espace non-identifiable, ni véritablement français, ni complètement maghrébin, que faute de mieux nous appellerons « méditerranéen ». De la même façon que la boussole pointe le Nord, le bas-ventre des femmes pointe vers le Sud.

 

 ” Le Cinéma américian ne subit jamais le réel “

Ainsi, l’on est en droit de se demander la raison de l’accueil glacial réservé par la critique française au 15h17 pour Paris d’Eastwood alors même que Gran Torino (qui, du point de vue du message politique n’était pourtant pas si éloigné de 15h17, Bob Kowalski étant un héros trumpiste avant l’heure) avait donné lieu à des dithyrambes enflammés. Nous pensons que c’est justement l’idée même de reconstitution, cette attitude scrupuleuse devant le réel, qui est avant tout une pratique judiciaire, qui a déplu à la critique française. Et l’originalité notable du film d’Eastwood réside précisément dans cette hybridation du récit d’apprentissage (l’amitié, le dépassement de soi, la guerre, le voyage) et de la reconstitution judiciaire. Clint insiste sur l’enfance des touristes américains pour signifier au spectateur que l’héroïsme n’est pas un caractère innée mais une disposition façonnée par des qualités morales, par un effort sur soi. Nous ne nions pas que l’enfance des personnages principaux ait pu être romancée, mais quand bien même cela serait le cas, là n’est pas la question.La grande supériorité du cinéma américain, et ce, encore aujourd’hui, réside dans sa capacité de réaction, dans sa problématisation de l’actualité, c’est-à-dire, in fine, dans sa lucidité maîtrisée face au réel. Et quelque part, son attachement viril… Le cinéma américain chevauche le réel, ne le subit jamais. Le cinéma français quant à lui, justifie sa frilosité face à la violence du réel par une pudeur feinte (« les corps sont encore chauds, c’est un manque de respect pour les victimes ») et se contente de construire des réalités alternatives qui serviront d’écrins.

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