Michel Mohrt, le roman, l’Europe, l’Amérique et nous

Préparant son imminente sortie du monde étudiant, la Camisole se met à la mode littéraire des années 1970 et poursuit sa longue marche vers le très sélect club des vieux boucs ; en s’intéressant pour ses estimés amis de la revue Livr’arbitres à l’écrivain malouin Michel Mohrt. Si sa littérature est assez tranquille et s’adresse essentiellement aux fonctionnaires, ambassadeurs et jean-philippe qui vont bien, l’auteur aura eu le beau mérite de faire dialoguer les littératures américaines et françaises et éditant pour Gallimard les beaux noms de Kerouac, Faulkner, Hemingway ou Styron… Alors que l’Amérique et sa petite populace ont depuis Donald Trump mauvaise presse sur le vieux continent, l’occasion nous est offerte de revenir sur des écrivains qui les aimaient toutes les deux. 

 

A l’époque où Michel Mohrt dirige la collection anglophone  de Gallimard, les écrivains qu’il édite étaient déjà familiers à l’intelligence européenne. Dans les universités, on rendait un culte à Faulkner. Kerouac y servait déjà de fétiche à l’expression maladroite d’un subjectivisme intégral. Et certains enviaient  plus trivialement la jeep, le visage blafard et la corne de rhinocéros d’Hemingway.

Et à côté de ces clichés, des centaines d’autres se trouvaient attachés à ces écrivains en qui on ne voyait plus que prétextes à happening. Tout le monde se souvient d’un Kerouac braillant sur la route ou un Hemingway tirant ivre entre deux safaris…. Le public voulait voir des têtes d’affiche. L’Amérique en produisait en toutes choses ; et la littérature allait vendre de juteuses marques. Hemingway le baroudeur, Kerouac l’aventurier, Faulkner le diabolique… tous alcooliques, tous rebelles et venus d’un lointain ailleurs.

Deux excellents amis qui s’écrivent trop peu

 

Julien Green devait regretter que « la France et l’Amérique sont dans la situation d’excellents amis qui s’écrivent trop peu ». Omettant, mais sans l’ignorer, que l’Amérique nous écrit sans cesse depuis deux siècles ; sans que ses romans ne nous soient toujours adressées. Et si Green aimait la France comme un américain, « c’est à dire de manière excessive » ; Mohrt, l’enfant de Bretagne, aimait l’Amérique en Européen ; c’est à dire de manière filiale.

En 1946 à Paris, la Libération fait toujours fureur. Les cafés débordent de résistants de septembre et de fausses valeurs mondaines. Michel Mohrt prend le large ; vers l’ouest, là où un Français peut exister loin de l’existentialisme. Il enseigne à Yale. Il voit du pays. Il longe la côte est et en tire un roman, Les Nomades, en 1952 peu avant son retour en France. Comme lui, ses personnages ont fui vers l’Amérique. Ils aiment le luxe new-yorkais, les terrasses ensoleillées, le whisky et le chesterfield. A la dérobée, ils découvrent une jeunesse dorée qui n’est pas franchement l’élite, se répand en bavardages et joue à la roulotte russe. Fort peu séduits par la rencontre, ces nouveaux déracinés se perdent en errance et vagabondent sur une terre vierge.

Les Nomades de Mohrt ne l’ont pas toujours été. Ils sont comme beaucoup d’exilés ; nostalgiques d’une Europe dans laquelle ils ne peuvent cependant pas revenir. Toujours vers l’ouest, leur fuite en avant permettra peut-être de l’oublier. Avec l’Air du large, Mohrt raconte leur littérature. Celle d’un roman qui séduit, exagère et hurle à la délivrance ; comme l’Amérique. Melville prend le large de l’Europe tel : « un vrai descendant des Pères pèlerins qui au XVIIIe fondèrent la colonie américaine, la Bible dans une main, le fusil dans l’autre, au cœur la haine du papisme ». Comme rançon de la gloire, l’Amérique paie cher l’honneur d’avoir été choisie pour lieu de l’éternel combat entre le ciel et la terre ».


Un nouveau monde avec un air de déjà-vu

 

Ce nouveau monde avait pour Mohrt un air de déjà-vu. L’homme aurait dû naître aristocrate anglaise. Le sort l’a fait naître à Saint-Malo et en a fait un traditionaliste breton de bonne souche maurrassienne. Il occupait à l’Académie le fauteuil de Voltaire, cultivait son maintien de gentleman comme un jardin à la française. Et quand cet apparat raffine et inhibe l’écrivain européen ; c’est son absence qui accable toute l’Amérique et que révèle sa littérature. Mohrt voit au prologue de chaque roman, la formalisation paradoxale d’un chaos. Il perçoit dans Faulkner des faits divers sordides où l’aristocratie dixie obéit à une loi que seul norme son absence ; un Far West en plein sud mais borné par les méandres du Mississippi qui tranche avec les tralalas d’Europe. Comme tranchent tous les types humains rencontrés à l’ouest : les noirs qui ont tout enduré ; les « pauvres blancs abrutis et dégénérés » à qui peut employer un bébé albinos comme détecteur de métaux chez Caldwell ou pour sourire une pauvre grimace édentée chez Kerouac.

 

Mohrt le savait mieux personne à l’époque : l’Amérique littéraire révèle pour lui quelque chose de son invraisemblable patrie d’origine. Ses figures séduisent l’auteur parce qu’elles le dépaysent ; comme une « obscénité tragique comme seul sait en faire la littérature américaine ». L’Américain (d)étonne et Mohrt en fut témoin. Kerouac arrive, dans Satori à Paris, ivre mort chez Gallimard en réclamant à l’accueil son éditeur, ce même Michel Mohrt. Une employée « croit ou ne croit pas qu’il est l’auteur de la maison » et prétexte un déjeuner tardif pour préserver la vénérable maison où patiente une douzaine de « futurs écrivains » au regard lesquels Kerouac est bien goguenard. Ils adressent des regards noirs à cet auteur improbable. Et la vieille France est envieuse en pensant « pouvoir écrire dix fois mieux que ce cinglé de Beatnik ». Kerouac n’était pas dupe des modes imbéciles qu’il avait lancées. Il s’en gaussait à Paris, voyant de jeunes lecteurs faire les imbéciles en pensant imiter le geste de la Beat generation.

Outre Kerouac, Mohrt a regardé beaucoup d’écrivains qu’il éditait se détruire. Nous lui devons de connaître William Styron, écrivain face aux ténèbres pris par une courte mais saisissante déchéance personnelle ; semblant figurer par sa chute, la plus grande histoire de nombreuses péripéties littéraires.


Un air du large

Michel Mohrt aurait pu diriger la collection d’un lointain exotique. Par l’effet d’une contagion culturelle, cette histoire si lointaine est cependant devenue la nôtre. Et cet Air du large charrie une brume qui hante comme un spectre tout le continent européen. Mohrt a vu l’Amérique débarquer en 1945 : avec elle les standards d’une culture de masse, la division arbitraire du bien et du mal.

L’Amérique prétend être monolithique comme la littérature ne l’est jamais. Si le personnage de Moby Dick prêche le renouveau évangélique, Mohrt voit dans son auteur un sceptique à la Flaubert qui aurait hérité de son ricanement et son amertume. Il rappelle sa filiation européenne à une nation qui se voudrait orpheline en mettant face à face leurs auteurs. Il lie Stendhal Hemingway en préfaçant le Jardin d’Eden où les personnages s’amusent de leur drame comme des Olympiens. Et Faulkner rappelle en face à face le souvenir de Bernanos ou Dostoïveski : figurant la gravité de la faute et l’impossibilité du repentir.

L’auteur partage le regret de ses lectures : hommes du sud, Faulkner comme Penn Warren sont nés sous le blanc soleil des vaincus. Ils survivent au deuil impossible de leur civilisation. Ce même deuil est partagé d’un bout à l’autre de l’Atlantique. En Normandie comme au Mississipi, la littérature s’élève en immense regret : « Barbey, gentilhomme normand qui crachait sur le monde du haut se son balcon commode qu’était pour lui la tradition monarchiste… » Un dédain que l’on porte haut : « Ce balcon commode pour Faulkner, c’est la tradition du sud. » A un siècle d’intervalle, le patricien dixie et le chouan du Cotentin se souviennent « d’un code de la morale et de l’honneur » ou pour « droit coutumier riche de complexité ». Un pays défunt, qui fut le leur, mais dont ils figurent aussi l’invraisemblance : «  D’antiques archétypes, feignasses libertines, vices et défauts, ils sont de grandes familles déchues et ceux qui viennent du nord et apportent d’autres vices. » L’Amérique et l’Europe unies par la littérature et une voix qui veut la perte : ce fut le pari paradoxal de leur plus fin passeur.

Hector Burnouf 1er 

Voir le Numéro spécial de la revue Liv’arbitres du mois d’Avril consacré à Michel Mohrt 

 

Signalons la réédition de Tous les hommes du roi de Robert Penn Warren (Monsieur Toussaint Louverture, 2017) avec une postface de Michel Mohrt.

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Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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