« Le jour où Jawad devint Président… »

Jawad visionnaire

« L’artiste, c’est un peu celui qui voit plus loin que les autres, enfin je crois… » me disait récemment une charmante lycéenne de 1ère L, gracile, bête et sensuelle, dont la bouche fait déjà d’étonnants prodiges à seize ans à peine. C’est également mon avis, et, en tant que grand artiste – si ma prose ne peut encore me permettre de prétendre au titre de « Connétable des lettres françaises », je pense du moins pouvoir revendiquer sans fausse modestie celui de « Dame pipi de la littérature » -, je me dois de faire oeuvre de prescience, de dire à mes contemporains ce qu’ils sont incapables, ces cons, de concevoir dans l’étroitesse de leur esprit. Aussi demandai-je à ma jeune muse de me préparer une de ces cigarettes qui vous font voir au-delà de l’horizon, qui emportent votre esprit avec les volutes opiacées émanant de la consumation des magiques herbes, ou pouvant tout simplement vous coller une méchante gerbe si vous avez le tort de vous fournir n’importe où du « matos » coupé avec n’importe quoi. J’ai donc au cours de mes rêves voyagé jusqu’en 2022 ; et ce que j’ai vu va en surprendre plus d’un.

Je vais vous parler d’un type que tout le monde prenait – et prend encore – pour un débile intégral et qui finira par se hisser au sommet : Jawad Bendaoud. Relaxé en février 2018 par le Paquet antiterroriste, Jawad, ce sympathique Arabe de banlieue à la faconde bien développée, a voulu exorciser son traumatisme par écrit, s’adjoignant pour le coup l’aide d’un journaliste de Médiapart réalisant avec lui une série d’entretiens. Ce fut un véritable succès de librairie, objet de trois réimpressions, totalisant environ 100 000 volumes écoulés. Dans son livre, Jawad expliquait, « avec beaucoup de justesse et d’émotion » comme le soulignèrent les chroniqueurs littéraires, ce que furent son arrestation, sa détention provisoire puis son procès, tous trois hautement médiatisés, véritable mort sociale pour lui qui était si bien vu dans sa ville de Saint-Denis, ayant témoigné en maintes occasions son investissement participatif et citoyen à la vie de quartier.

L’ode à la Jawad

La France entière fut touchée par l’histoire de Jawad. Des pétitions Change.org circulèrent pour demander sa réhabilitation par la justice. Le capital sympathie de M. Bendaoud s’accrut encore lorsqu’il ouvrit une chaîne Youtube où il commentait, avec son style débonnaire, l’actualité au jour le jour. Son compte Twitter compta jusqu’à 1 200 000 abonnés; au printemps 2020, il lança une marque de t-shirts avec sa réplique culte (qu’il avait fait déposer et protéger au préalable) : « On m’a demandé de rendre service, j’ai rendu service M’sieur ! », et le succès fut au rendez-vous : le look Jawad fut adopté par l’ensemble des lycéens et collégiens sur tout le territoire. La même année, il entra au baromètre des personnalités préférées des Français, juste derrière Omar Sy et devant Jean-Jacques Goldmann. Jouissant d’une popularité démesurée et grisé par tant de succès, Jawad décida, fin 2021, de présenter sa candidature à l’élection présidentielle.

Soumission II

Au début, les commentateurs prirent la chose pour une boutade, pour un nouvel effet de buzz du bouffon des prétoires reconverti dans le business et le vlogging. Puis certains artistes issus de la diversité ont commencé à soutenir sa candidature. François Bayrou, blousé par Macron cinq ans auparavant, offrit spontanément son expérience au pétillant candidat dionysien. « Rendre service » fut le slogan adéquatement choisi pour la campagne qui porta Jawad Bendaoud, né le 30 août 1986 à Épinay-sur-Seine, au rang de dixième Président de la Vème République. Son élection fut saluée par des rafales de Kalashnikov tirées en l’air dans toutes les banlieues-poubelles d’Europe occidentale. Le maire de Londres Sadiq Khan et la Présidente des Etats-Unis Oprah Winfrey, élue deux ans plus tôt, ne manquèrent pas de lui envoyer des messages de félicitations. La passation de pouvoir avec Emmanuel Macron s’effectua dans une atmosphère bon enfant : après avoir remonté les Champs-Elysées en BMW avec ses potes, Jawad fit quelques dérapages dans la cour d’honneur du palais présidentiel, puis gravit les marches du perron, échangea avec le bichon de Brigitte un « tchek » de la main, avant le fameux échange protocolaire avec remise des codes nucléaires…

C’est à ce moment que je dus quitter le futur, le rêve extra-lucide se transformant en bad trip insoutenable ; je dégueulai sur l’adolescente nubile et nue, restée allongée à mes côtés pendant tout ce temps. Vouloir interroger l’avenir peut s’avérer dangereux pour la santé, aussi décidai-je de ne plus me risquer à ces exercices de futurologie. En revanche, je mets au défi les sceptiques de me donner tort, et suis prêt à prendre les paris quant au résultat des prochaines présidentielles. Est-ce vraiment si improbable, au point au nous en sommes ? Rendez-vous dans quatre ans pour la réponse.

Clovis Deforme

A propos de Clovis Deforme 18 Articles
Né à la fin du XXème siècle. A rejoint la Camisole en 2015. Elu à l'Académie française en 2058.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire