Grève étudiante : la troupe doit-elle charger la foule ?

Dans son histoire, la République a montré plusieurs fois qu’elle n’aimait rien tant que charger les foules en chaleur. L’occasion serait aujourd’hui favorable et pourrait même permettre un consensus improbable entre insurgés et forces instituées de la police et de la gendarmerie. 

Saint Adolphe Thiers, protecteur des honnêtes gens 

 

Depuis ce matin, chacun s’attend à une évacuation imminente de la commune libre de Tolbiac. Le président de l’Université vient d’en faire la demande aux pouvoirs publics qui tergiversent. Ceux-ci redoutent une bavure qui offrirait aux mouvements insurgés un martyr ; lequel pourrait comme feu Malik Oussekine salir son prestige. Les étudiants qui s’agitent ne sont pourtant pas innocents de toute velléité martiale. Tolbiac exige rien de moins que la démission du président de la République. Les grévistes s’insurgent et préemptent la souveraineté des espaces qu’ils occupent. Ils frappent tout adversaire politique qui s’y aventure. 

La violence de ces brutes ne surprend pas beaucoup… le gauchisme parisien nous y avait depuis longtemps habitué. L’inertie du gouvernement étonne un peu plus. Dans son histoire, il est assez rare que la République ait toléré d’être défiée aussi ouvertement dans son principe même d’autorité.

 

Une répression bien républicaine

Le ministre dreyfusard  Gaston Galliffet, héroïque défenseur de la République face aux sanguinaires communards 

 

La République ne doit pas avoir peur de la repression si elle veut être digne de son nom. 170 ans nous séparent des événements  de 1848 où trois jours et une terrible maladresse ont suffit à faire s’effondrer une monarchie sur ses bases de sable. Pourtant, ni le souvenir de la révolution ni celui de l’éphémère république qu’elle a institué ne demeurent très vifs. Outre la circonstance des commémorations nationales, l’occasion de le raviver serait pourtant favorable. Au 22 février, la foule, qui depuis plusieurs mois banquetait obtint le renvoi du conservateur et très impopulaire chef de gouvernement Guizot ; espérant alors tout d’une réforme électorale qui était devenue son leitmotiv. Comblée, elle pensait, avant de rentrer au foyer, pouvoir s’autoriser un détour provocateur aux fenêtres du futur ex ministre. Bruyante et incontrôlable, elle fit peur aux soldats. Un garde ouvrit le feu. Maladroitement, on venait de tuer au nom du roi une cinquantaine de parisiens.  Celui-ci pensait au matin sauver son trône ; il abdiquait le lendemain après d’ultimes convulsions.

L’issue était devenue fatale. Et c’est un fait bien établi que le lien particulier qui unit le souverain à son peuple l’interdit de faire verser son sang. Tel n’est pas le cas de la République. Lorsqu’en juin de la même année, les classes dangereuses et bienheureux tireurs au cul des  ateliers nationaux mettaient en barricades la rue Soufflot pour protéger leurs gras salaires de bailleurs aux corneilles, le pouvoir eut la main lourde.

Thiers et Cavaignac  : héros républicains 

Celui-ci était entre-temps devenu républicain. La nation par le fait majoritaire voulait voir réprimer l’insurrection qui défiait l’autorité qu’elle s’était librement choisie. Il s’agissait de défendre la liberté, la République et le droit. Alexis de Tocqueville dans ses mémoires du 23 juin devait noter que la détermination des gardes nationaux n’était pas moindre que celle des députés qui rechignaient parfois à sonner la charge. Au matin du 26 juin, trois mille canailles mortes au combat, un bain de sang mais pas une larme pour les pleurer. La France voulait laisser sa chance à la République. Elle approuvait dans son ensemble la répression.

C’est probablement le propre d’une autorité publique res-publicaine de se reserver à elle seule le droit d’user de la force contre ceux qui entendent lui en disputer le monopole. De Thiers en Cavaignac, la République n’a du reste jamais hésité à charger les fractions du peuple qui la défiaient. Quand la commune se proclamait insurrectionnelle en 1871 ou lors des grèves révolutionnaires du PCF en 1947-1948 – alors même que le ministère était socialiste. Aussi, il ne faut plus que la République hésite. Tous les risques sont à prendre. 

 

Une répression sociale et consensuelle

 

A Tolbiac, éternels étudiants n’étudiant pas beaucoup en représentation depuis plusieurs semaines 

 

Une faculté – celle de Tolbiac – au public depuis longtemps possédé par tous les délires idéologiques du jour se retranche aujourd’hui de l’espace public et se proclame commune insurrectionnelle. Elle défie le pouvoir, la représentation nationale et la constitution en aspirant à les remplacer – lesquels n’y répondent en rien ou parlent encore d’une même voix pour ne rien dire. La population oisive (car étudiante) travaille aussi dur que celle des ateliers de 1848 – et la nation dans son ensemble la regarde avec le même mépris. On doute que la France profonde tolère plus longtemps l’affligeant carnaval. Comme lors de chaque insurrection, cette plèbe entend par ses méthodes de brute, son phrasé limité et ses slogans à deux sous empêcher quiconque d’étudier, circuler ou travailler. Alors même que cela reste l’unique désir de nombreux étudiants. 

Combattu ouvertement par des étudiants qui défient la loi et exigent sa démission, le pouvoir  serait autorisé à envoyer la garde. Et nul Français ne pourrait de bonne foi lui en faire le reproche – sauf à considérer qu’il est juste d’entretenir une plèbe de demeurés révolutionnaires drainant tous les fonds d’égouts de la subversion.  Les étudiants sont d’éternels mineurs. Et ils seront toujours dans la hiérarchie sociale au dernier rang,  puisqu’ils sont confondus dans une multitude à l’entendement très limité. Si bruyantes que soient les congestions de leur extraordinaire état mental, leurs bruits de souk suffisent à peine à combler le vide retentissant de tous leurs bavardages.

La répression policière peut-elle satisfaire les revendications étudiantes ?

 

Hommes d’ordre, nous préférons le son des bottes à celui du tamtam. Et le retour à l’étude vaut bien les risques d’une charge policière. Du reste, en rapport à ses revendications, une brutale répression serait pour la grève étudiante comme une manière de céder à ses revendications.  Celle-ci refuse que le gouvernement réforme les procédures d’admission en faculté – alors que la règle initiale pour des établissements surchargés d’étudiants incapables et de petits barbares était le tirage au sort. Or quoi de plus aléatoire que de faire charger la troupe, au risque qu’elle tire  au hasard sur le foule – efficace méthode pour réduire le nombre de candidats ? Le tirage (plombé) au sort (cruel) réduirait rapidement le surplus des facultés et rétablirait la procédure que les grévistes entendaient conserver. La République est souvent accommodante ; régime d’ordre mais aussi de délibération, elle tient ici une occasion rare d’accorder la répression d’une grève avec la satisfaction de ses revendications. Et on voit mal quels principes  ou arguments les insurgés pourraient ici lui opposer. 

Toutefois, en attendant que CE tirage au sort soit rétabli, de nombreuses facultés sont encore bloquées. Et bien des moyens n’ont pas encore été employés par l’autorité pour se rétablir elle-même ; ni pour satisfaire ceux qui la défient.

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Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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