Tombeau pour la Droite imaginaire

Si la droite se révèle comme une orientation politique, ses échecs répétés l’invitent à cultiver un folklore mélancolique dont on peut trouver le charme légèrement suranné. La Camisole a récemment reçu ce rapide portrait empathique, éthylique et moqueur d’une certaine tendance de la droite littéraire contemporaine. S’y reconnaîtra qui veut…

 

Notre gloire jamais allumée est à jamais éteinte…

Ils regrettaient la chevalerie des temps héroïques, les étendards qui claquent au vent, la France fille aînée de l’Église, le trône et l’autel, la veuve et l’orphelin, l’entrechoquement des armes et le son du cor à Roncevaux. Nés trop vieux dans un monde trop laid, ils faisaient profession de tout y haïr. Et, à défaut d’y parcourir les rues à cheval, vêtus d’un heaume et d’une armure, ils se plaisaient à produire une littérature dans laquelle ils vomissaient la Modernité les jours où ils ne la conchiaient pas. Leurs écrits étaient leurs épées, leurs conférences leurs batailles, et de spectacles bombardiers en revues de cavalerie, tous ensemble ils menaient l’assaut.

Cette petite poignée d’hommes, cette bande de frères n’était pourtant pas composée, comme on aurait pu le croire (et comme ils l’auraient peut-être eux-mêmes souhaité), de ces malingres étudiants décrits par Dostoïevski, chats sauvages illuminés dont leur prose imitait les délires. Roses et frais, bien nourris, ils étaient les combattants d’une armée de réserve qui n’avait jamais vu le front. Ils engraissaient d’amertume.

 

Suicide éthylique et droiture en zigzag

C’est qu’ils avaient choisi pour champ de bataille les terrains de la culture et de l’idéologie. À la guerre culturelle comme à la guerre ! Or, comme les plus lucides en convenaient certains soirs, un combattant culturel assis va toujours moins loin qu’un combattant tout court, quand bien même il ne marcherait qu’au pas. À travers les arts et les lettres, et sans vraiment les aimer, ils s’étaient donnés pour mission de redorer les blasons oubliés de la Droite Divine et de la Sainte Tradition. C’est qu’il s’agissait d’en finir avec l’hydre éternelle de l’horrible, de la sinistre Gauche : la Gauche de Staline et d’Hitler, de Cromwell et de Talleyrand, la Gauche de la Banque et de la Pornographie, des régimes sans sel et des pots catalytiques, la Gauche des grands massacres et des petits compromis, toujours haïssable, toujours renaissante, engendrant la Modernité qui l’engendrait à son tour en une monstrueuse farandole. Tel était leur ennemi.

Dans cette guerre aux dimensions cosmiques, nos braves chevaliers errants se trouvèrent opportunément quelques soutiens. De pieuses dames embagousées ou quelques aventuriers de la phynance, des vieilles barbes jugèrent bon que de sémillants garçons fouettent d’un sang neuf leurs plus vieilles idées. On s’organisa. On banqueta. On publia. Quand nos amis comprirent qu’il s’agissait d’un jeu de dupes, il était trop tard : ils n’étaient plus que le vague supplément d’âme d’intérêts pécuniaires et de basses manœuvres politiques. Ils étaient devenus les danseuses d’épiciers mesquins, ceux-là même qu’ils avaient cru combattre.

Alors ils n’eurent plus d’autre choix qu’entre le suicide et l’alcoolisme. Aujourd’hui, quand on les croise aux fonds des bistrots qui sont à la fois leurs maquis et leurs catacombes, ils s’hydratent d’hectolitres de mauvais vins trafiqués, vaincus. Pauvres, pauvres chevaliers à la triste mixture…

 

OM

A propos de Hector Burnouf 63 Articles
Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

1 Trackback / Pingback

  1. Tombeau pour la Droite imaginaire - Plebiscis

Laisser un commentaire