Lettres persiennes

Il y a plus de cent-trente ans naissait à Pointe-à-Pitre Alexis Léger, que la postérité retiendra sous le baroque nom de plume qu’il s’était choisi, Saint-John-Perse. Alors même que les grands journaux, potiers de l’opinion, ont été contraints par la bévue, promptement corrigée, du Ministre de la Culture d’évoquer le nom de Maurras, le nom de Perse brille par son absence, pas la moindre entrefilet, ni la moindre recension laudatrice, comme c’est l’usage chez les excavateurs ponctuels de gloires littéraires, dont la mission de remobilisateur est exactement décrite par Gracq : « Ce que nous appelons immortalité n’est le plus souvent qu’une continuité minimale d’existence en bibliothèque, capable d’être remobilisée par moments, pour cautionner la mode ou l’humeur littéraire du temps ».

Il va sans dire que le contexte eût été favorable : natif des territoires ultramarins, déchu de sa nationalité par le Régime de Vichy en 1940, poète de l’exil, des confins orientaux et des océans vertigineux, poètes des transhumances humaines au sein de paysages immémoriaux, poète de la migration, de la condition migrante de l’être humain, tout cela est vrai bien qu’incomplet et nos journalistes auraient été bien inspirés de restaurer cette oeuvre altière avec des arguments esthétiques mâtinés d’idéologie (qui, pour légers qu’ils soient, ne sauraient être plus dérisoires que les arguments économiques). Mais ils ne l’ont pas fait, ce qui nous incite d’autant plus à aborder le texte persien en coupant court à toute récupération politique (Taubira insérait des citations de Levinas dans ses discours au temps de sa grandeur, tous les coups sont permis) et de procéder à un rapide survol des principaux thèmes et motifs de sa poésie.

Le monde comme con-texte

Poète fluent, disciple d’Héraclite en son art, Perse est donc un poète de l’homme en mouvement, un précieux ridicule contemporain dirait : de la migrance. De là, on voit aisément comment un astucieux pourrait tirer l’oeuvre à soi pour justifier sa capitulation.
En guise d’introduction, déminons le terrain du sens. Qu’est ce qui différencie l’immigrant du migrant ? L’immigrant pénètre dans un territoire déjà habité, alors que le migrant est tout entier dans sa fuite en avant, entrecoupées d’installations temporaires. Dès lors qu’il se fixe, il cesse d’être un migrant. pour endosser l’habit de pionnier ou de l’immigrant selon son ordre d’arrivée. La vulgate médiatique a donc doublement faux lorsqu’elle nous impose le mot de migrant, car son emploi suggère d’une part, qu’il traverse des contrées vierges de toute présence humaine antérieure, et d’autre part, qu’il ne fait que passer. Si toutefois la migration est saisonnière, on parle de migrateurs; les oiseaux et les hommes ont cela de commun. On ne s’étonnera donc guère qu’un des derniers poèmes de Perse s’intitule Oiseaux et que la première phrase du poème entérine cette filiation :

« L’oiseau, de tous nos consanguins le plus ardent à vivre,mène aux confins du jour un singulier destin . »

A vrai dire, si la poésie est l’art de reconnaître et établir des correspondances, comme l’ont reconnu eux-mêmes des tempéraments aussi éminemment poétiques que Baudelaire, Swedenborg ou Novalis, de s’orienter dans ce cortège mouvant de signes qui voile et dévoile alternativement la Présence (« Divination par l’entraille et le souffle, et la palpitation du souffle ! Divination par l’eau du ciel et l’ordalie des fleuves »). Et le monde n’est plus qu’un vaste con-texte, que déchiffre patiemment l’éxégète, au milieu des choses, avec son doigt :

« Et le matin pour nous mène son doigt d’augure parmi de saintes écritures. »

Chaque chose correspond en secret à des équivalents, et ceux-ci se répondent l’un l’autre en d’infinis jeux de miroirs que le poème orchestre, la course de l’oiseau correspondant à celle du navire, les migrations saisonnières des hommes à celles d’autres mammifères. Ainsi l’homme ne migre pas car « c’est dans sa nature »,  comme on dit, mais parce qu’il est nature (ou, pour employer le vocabulaire de Spinoza dont Perse était un grand lecteur, nature naturée) la Nature parle à travers lui, comme l’Esprit parle à travers le Poète; et tous deux sont les jouets des forces obscures et puissantes, comme le sont du reste les autres créatures. On peut s’émanciper d’une tutelle ou de son nom (la poésie de Perse est totalement dépourvue de noms de personnes mais regorge de noms de fonctions, de corporations, de titulatures), mais on ne s’émancipe jamais des révolutions des astres et du mouvement régulier de la houle, cette cadence binaire que scande la création et que l’on reconnaît dans notre rythme cardiaque:

« Et de la mer elle-même il ne sera pas question, mais de son règne au coeur de l’homme. »

La poésie « embarquée » 

Le poème est une création (rappelons l’étymologie, poïein signifie créer en grec, au sens de façonner de ses mains) et, à ce titre, une tentative de conciliation entre les créatures et les créateurs. C’est parce le Poète est lui-même suprêmement créature et créateur, locuteur de la langue divine et des langues humaines, qu’il peut servir d’intermédiaire dans la tradition romantique entre les peuples et les dieux : « O Poète, ô bilingue, entre toutes choses bisaïgues, et toi même litige entre toute chose litigieuse. Homme assailli du dieu ». Litige, au sens où le poète s’oppose au monde, lui oppose sa création, s’interpose entre les hommes et les dieux pour les faire coexister dans l’aire du poème, à travers la consistance et la tenue de son chant, visant la réconciliation orphique.

Opposer la continuïté du souffle à la discontinuité des choses, telle est la tâche du poète qui se rappelle que le grec pneuma (πνεῦμα) signifie à la fois « esprit » et « souffle », l’hébreu ruagh (ר֫וּחַ) signifie à la fois « vent » et « Dieu, et le poème est l’embarcation que le Vent de l’Esprit pousse vers sa destination, comme l’homme est poussé vers son destin par ce même pneuma. L’homme occidental est un homme de mer, qu’il tente de survivre à la mer (Ut-Napishtim, Noé), qu’il soit en quête du pays natal (Ulysse) ou bien même du pays natal qui reste à fonder (Énée) ; homme de l’extension du pays natal et de l’adjonction de terres nouvelles raccordées par la Mer, comme ces rois portugais dont Camões dit qu « ils s’en furent reculer les frontières de leur Empire et de la Foi ». En effet, le bateau est le prolongement naturel du corps de l’homme ; la mer, l’homme et le bateau sont les trois Personnes de la Trinité de l’Aventure ainsi que le réservoir inépuisable de métaphores des scaldes de toutes les époques. Perse, en scalde contemporain, voit dans l’anatomie humaine, et plus particulièrement dans celle si suggestive de la femme, la structure d’un navire :

« Et qu’est ce corps lui-même, qu’image et forme du navire ? nacelle et nave, et nef votive jusqu’en son ouverture médiane ; instruit en forme de carène, et sur ses courbes façonné, ployant le double arceau d’ivoire au voeu des courbes nées de mer. »

Et, pour filer la métaphore, tout homme qui aborde aux rivages de l’âge d’homme a forcément délaissé ceux de l’enfance, voilà l’exil primordial qui ne s’efface jamais de la conscience du poète :

« Sinon l’enfance, qu’y avait-il alors qu’il n’y a plus ? Plaines ! Pentes ! Il y’avait plus d’ordre ! Et tout n’était que règnes et confins de lueurs. Et l’ombre et la lumière alors était plus près d’être une même chose. »

La poésie persienne comme antistoïcisme

L’enfance est associée à cette lumière zénithale et rasante qui ne laisse aucune place à l’ombre, celle-ci étant, par contraste, le témoignage d’une faute originelle, le stigmate ambulant de l’exil : « Autre chose : ces ombres – les prévarications du ciel contre la terre… ». Ce terme d’exil qu’il faut élucider ici nous renvoie immanquablement Marc-Aurèle et à sa fameuse sentence où culmine et se cristallise toute la sagesse stoïcienne des Pensées pour moi-Même : « Le temps de la vie de l’homme, un instant ; sa substance, mouvante (…) Pour le dire en un mot, tout ce qui est de son corps est eau courante ; tout ce qui est de son âme, songe et fumée. Sa vie est une guerre, un séjour sur une terre étrangère ; sa renommée posthume, une forme d’oubli. »

Alexis Léger répondrait à l’auguste empereur que l’étrangeté de cette terre est justement la condition de notre émerveillement constamment renouvelé à son contact, condition de l’étonnement qui sous-tend la spéculation philosophique autant que la louange poétique. Que si son corps est de l’eau courante, c’est parce qu’il est fils de la Mer comme Ellida Wagner dans la Dame de la Mer d’Ibsen, et que si la langue française, langue de l’universel, rapproche phonétiquement la mer de la mère, c’est pour mieux rendre compte de cette parenté éclatante entre les deux matrices. Et que si sa vie n’est qu’un instant, ce n’est pas une raison pour refuser de s’y établir :

« Le Narrateur monte aux remparts dans la fraîcheur des ruines et des gravats. La face peinte peinte pour l’amour comme aux fêtes de vin… « Et vous avez si peu de temps pour naître à cet instant. »

Toute la poétique de Perse est contenue en négatif chez Marc Aurèle ; ce que le second perçoit comme une infirmité, le second l’envisage comme une grâce. Saint John Perse serait donc plus authentiquement païen qu’un païen de l’Antiquité ! Ironie qui surprendrait le poète lui-même.
Il faut aussi rappeler que les mots sont concrets, au sens géologiques du terme : ils doivent leur épaisseur à une accumulation de couches de sens, de strates sémantiques de sorte que l’étymologiste n’est pas dissemblable de l’archéologue. La grande habileté de Perse n’est jamais mieux démontrée que par son usage des étymologismes, où il ressuscite l’éclat du sens primitif. Le bibelot d’inanité sonore cher à Mallarmé retrouve ici encore toute sa dignité car on élève le lecteur dès lors qu’on exhausse les mots, qu’on les restitue dans leur origine : « l’arbre-fille de mes veines » désigne le corail, koralion désigant en grec une petite fille, ici rapprochée de la forme des veines; l’image « à l’échéance de nos rives » unit l’acception spatiale étymologique (excidere, tomber de) avec l’acception temporelle que revêt le terme dans la langue administrative d’aujourd’hui.

Voix de l’immémorial

C’est précisément cette dimension qui étonne le lecteur de Perse, c’est le sentiment que cette poésie se génère elle-même, se nourrit et s’enivre perpétuellement de son propre thème infiniment répercuté et qu’elle coure vers sa fin comme à une chute d’eau. Parmi les maintes sources auxquelles s’abreuvent le chant, on songe à la littérature akkadienne, le prologue et l’épilogue du Code d’Hammourabi notamment, et à ses formules pompeuses que les scribes cultivés décalquaient de texte en texte, aux Psaumes de David pour cette louange inaltérable que rien ne semble pouvoir tarir, aux fulgurances de Pindare que Perse a abondamment traduit, à l’ambition cosmique de Whitman et Hugo.
L’auteur de cette poésie semble non seulement s’ingénier à effacer ses propres traces pour, comme l’enfant dans le labyrinthe enneigé de Shining, mais aussi à effacer l’Histoire de sa poésie, bien qu’elle en soit saturée à bien des égards. Dans l’Anabase, peut-être le poème le plus programmatique de l’oeuvre, on assiste à l’édification des empires, à la formation des villes, à la codification des lois, sans que l’on puisse évaluer avec précision la période historique au cours de laquelle se déroulent ces évènements : on reconnaît des prescriptions hébraïques, des descriptions de steppes asiatiques, des processus de colonisation, mais ce n’est pas une histoire de la civilisation à proprement parler, à la manière de celles qu’ont pu écrire Will Durant ou Arnold Toynbee. Ce qui intéresse le poète au premier chef, c’est le point d’universalité que manifestent chacune à leur façon ces civilisations, ce en quoi elles résument les aspirations humaines, aspirations qui se retrouvent en premier lieu dans les précipités chimiques que sont leurs « les grands aventuriers de l’âme » où l’on reconnaît les figures de Gengis Khan, Vasco de Gama, James Cook, Bonaparte. De cette radicale réduction que fait subir le poète à l’histoire ne subsiste qu’un courant d’énergie qui traverse des types humains, histoire antichronologique et antibiographique si il en est, car le poète va tout de suite à l’Etre comme le baigneur au fleuve.

Ni éloge candide de l’immigrant, ni jubilation béate devant l’Ailleurs, ni poésie hermétique, cette oeuvre mérite d’être lue pour ce qu’elle est, c’est-à-dire comme la grande jubilation psalmodiée de l’homme en marche vers son destin. Gageons que le lecteur en tirera un profit certain et le goût de la grandeur, qui gît même « dans les lieux vains et fades ».

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