Le Moyen Âge, une Renaissance ?

En octobre 2017, tandis que la polémique Gouguenheim s’est éteinte, un ouvrage passé quasiment inaperçu relance le débat sur les si nombreuses « Fake news » qui entourent le Moyen Âge ; suite de notre émission radiophonique sur l’Université médiévale :

Paris, quartier latin. Un jeune Picard aux origines modestes s’apprête à rejoindre la faculté des Arts de l’Université pour assister au commentaire d’un texte d’Aristote sur la philosophie naturelle. Il se procure en chemin de quoi s’alimenter pour tenir la journée grâce à l’aide financière apportée par les plus aisés de sa corporation. Il pense déjà à la sortie des cours lorsqu’il ira, aux côtés de son professeur, se confronter aux forces de l’ordre qui ont récemment molesté un de ses camarades. Nous ne sommes pas en 2018, mais au plein cœur du XIIIe siècle, en plein essor et rayonnement des universités en Europe occidentale. Une scène impensable pour beaucoup, tant elle est éloignée des représentations que nous nous faisons du Moyen Âge.

 

 

Une période polémique

 

Mille ans pour rien, ou pas grand-chose ? Le « Moyen » Âge souffre depuis longtemps déjà d’une image dépréciative, contenue d’emblée dans sa dénomination : une période n’ayant de valeur qu’en tant qu’intermédiaire entre Antiquité et Modernité. Il est une source inépuisable de clichés et d’idées-reçues pour quiconque entend disqualifier ceux qui ne communient pas dans le culte du Progrès ou qui s’obstinent à défendre certaines pratiques « moyenâgeuses ». Plus grave, ce sont les détenteurs du savoir historique eux-mêmes qui ont œuvré à la diffusion voire à la création de cette image noire du Moyen Âge.

Or voici quelques années déjà que les étales des librairies mettent à la disposition du public des ouvrages qui participent à la révision de cette mauvaise réputation ou qui balaient certains mythes tenaces relatifs à cette période de l’Histoire.

On se souvient de la polémique qu’avait suscité le Aristote au Mont-Saint-Michel (Seuil, 2009) de Sylvain Gouguenheim, lequel malmenait l’idée d’une dépendance exclusive de l’Europe chrétienne au monde musulman pour la transmission du savoir grec.

On se souvient de la polémique qu’avait suscité le Aristote au Mont-Saint-Michel (Seuil, 2009) de Sylvain Gouguenheim, lequel malmenait l’idée d’une dépendance exclusive de l’Europe chrétienne au monde musulman pour la transmission du savoir grec. L’auteur a par ailleurs récidivé en publiant La Gloire des Grecs (Cerf, 2017) où sont présentés les liens culturels très forts entre Occident médiéval et monde byzantin héritier du monde gréco-romain. De manière paradoxale en effet, les temps médiévaux, volontairement noircis lorsqu’il s’agit d’évoquer l’Occident chrétien, sont au contraire embellis et fantasmés lorsqu’il est question du monde musulman, en l’occurrence de l’Espagne d’Al-Andalus, laquelle aurait été un univers précoce de « vivre ensemble » et de tolérance religieuse. Or, les travaux de l’universitaire espagnol Serafin Fanjul, récemment traduits en langue française (Al Andalus l’invention d’un mythe, L’Artilleur, 2017) viennent porter un coup décisif à cette propagande savamment entretenue, et ce jusqu’au cœur de la droite française, Laurent Wauquiez l’ayant reprise à son compte sur le plateau de L’Émission politique.

Au cœur de cette question de l’image négative dont souffre le Moyen Âge se trouve le décalage temporel existant entre les travaux universitaires et leur réception par le grand public. On reprochait ainsi à Sylvain Gouguenheim d’exposer des thèses depuis longtemps connues des historiens, comme si le commun des mortels suivait quotidiennement l’actualité de la recherche historique… On dénigrera dès lors sous le nom de « vulgarisateur » ceux qui souhaitent rendre accessible au plus grand nombre les thèses des « scientifiques ».

 

Le Vrai visage du Moyen Âge

 

Un ouvrage collectif paru récemment aux éditions Vendémiaire, Le Vrai visage du Moyen Âge (2017), sous la direction de Nicolas Weill-Parot et de Véronique Sales, entend bien contribuer à mettre à disposition de tous les travaux des meilleurs historiens de la période. Observant en introduction qu’ « aucune période historique ne cristallise autant de distorsions et d’idées reçues » que le Moyen Âge, il s’agit, par la présentation de vingt-cinq idées-reçues, d’accéder au vrai par le faux.

Contre la thèse présentant la France comme une idée anachronique au Moyen Âge, le professeur émérite Philippe Contamine (Paris-Sorbonne) montre qu’il ne fait pas de doute qu’un sentiment identitaire commun se retrouve au sein des populations vivant dans le royaume de France à la fin du Moyen Âge. Gabriel Martinez-Gros (Paris-Nanterre) enfonce un clou supplémentaire dans le cercueil du mythe d’Al-Andalus, rappelant notamment que ladite « tolérance » des chrétiens et des juifs n’était possible que par l’existence d’un statut juridique inégalitaire, la dhimma.

Au fil des contributions s’effondrent une à une les « fake news » les plus tenaces. Non, le droit de cuissage des seigneurs sur l’épouse de leurs sujets n’a jamais existé. Non, l’Église médiévale n’a jamais formulé l’idée que la femme n’avait pas d’âme. Non, il n’y a pas eu, à l’exception des années 1230-1240, de massacres commis à l’instigation de l’Inquisition, lesquels auront lieu à l’époque moderne lorsque l’Inquisition sera d’ailleurs prise en main par les pouvoirs publics.

Non, le droit de cuissage des seigneurs sur l’épouse de leurs sujets n’a jamais existé. Non, l’Église médiévale n’a jamais formulé l’idée que la femme n’avait pas d’âme. Non, il n’y a pas eu, à l’exception des années 1230-1240, de massacres commis à l’instigation de l’Inquisition, lesquels auront lieu à l’époque moderne lorsque l’Inquisition sera d’ailleurs prise en main par les pouvoirs publics.

Non, il n’a pas fallu attendre les voyages de Christophe Collomb pour savoir que la Terre n’était pas plate, et l’Église, contrairement à ce qu’ont propagé les anticléricaux du XIXe siècle, ne s’est jamais opposée à la théorie de sa sphéricité. Non, le Moyen Âge n’est pas une période de régression technologique ou de rapport superstitieux à l’innovation, en témoignent les perfectionnements apportés à l’agriculture, à la production de fer ou encore à l’architecture. Non, ce n’est pas un temps d’ignorance généralisée et de conservation égoïste du savoir par les moines, mais qui a par exemple vu la naissance des universités européennes. Non, les risques épidémiques n’étaient pas plus importants qu’à l’époque moderne, mais sont restées les mêmes de l’Antiquité jusqu’à Pasteur.

L’historiographie du Moyen Âge, reflet d’une Histoire en escalier

 

Au terme de cette lecture, l’on comprend mieux comment le Moyen Âge est en fait « une construction idéologique à laquelle on a tenté de donner une consistance scientifique » (Boris Bove). Une construction idéologique qui nous invite à concevoir l’Histoire telle que les marches d’un escalier : une ascension progressive vers le mieux, le plus et le bien par bonds et paliers successifs. Ainsi, dans le cas de la France, une marche importante serait franchie des rustres Gaulois aux Gallo-Romains, avant qu’un très long palier de dix siècles, à peine interrompu par quelques demi-marches (« renaissance » carolingienne, temps des cathédrales, etc.) ne conduisent enfin à la Grande Marche qui, des humanistes aux artistes de la Renaissance, donne accès aux Lumières, à la fin des privilèges et à la Révolution industrielle. Cette représentation en escalier est d’ailleurs permise par un découpage chronologique plus que contestable.

Les « début » et « fin » du Moyen Âge sont bien plus des continuations que des ruptures, et ce dans de nombreux domaines. Il est de même peu cohérent intellectuellement de faire cohabiter en une même « période » une organisation politico-sociale autour des mottes castrales propre aux IX-Xe siècles avec un pouvoir central affirmé par l’impôt au XVe siècle, des échanges commerciaux plutôt continentaux et régionaux avec le pivot atlantique des échanges européens, ou encore des batailles où triomphent la cavalerie lourde avec le retour en force des fantassins et l’avènement de l’artillerie.

Par contrecoup, cette réévaluation du Moyen Âge depuis quelques années amène à porter un autre regard sur la période que l’on appelle la « Renaissance », laquelle aurait mis un terme à ce coma millénaire, faisant rayonner les arts et les sciences, inventant tous les attributs de la Modernité. Il serait trop long de rappeler tout ce que la Modernité doit au Moyen Âge, de la science économique à la construction étatique en passant par l’université, l’introduction du feu sur les champs de bataille, la navigation ou la bourse. Néanmoins, avec Une autre histoire de la Renaissance (Perrin, 2018) l’historien Didier le Fur fait la lumière sur cette autre construction idéologique qu’est la Renaissance, présentée à tort comme une rupture historique. Surtout, n’en déplaise à toutes les victimes du complexe d’Orphée s’interdisant de « regarder en arrière », il ne s’agissait pas de s’élancer vers un monde nouveau ou d’  « aller de l’avant », mais de rétablir un âge d’or perdu, de renouer avec un passé largement fantasmé tout en l’améliorant, le sublimant.

Par contrecoup, cette réévaluation du Moyen Âge depuis quelques années amène à porter un autre regard sur la période que l’on appelle la « Renaissance ». […] Avec Une autre histoire de la Renaissance (Perrin, 2018) l’historien Didier le Fur fait la lumière sur cette autre construction idéologique qu’est la Renaissance, présentée à tort comme une rupture historique.

L’Histoire n’en finit pas d’être le champ de bataille des idéologies politiques, elle est un enjeu majeur pour qui entend peser sur les représentations mentales d’un peuple. Il ne fait aucun doute que l’élan conservateur et identitaire qui touche la droite française aujourd’hui ne pourra se passer d’un engagement dans ce domaine. Il lui faudra affûter ses références historiques auxquelles la gauche n’hésite jamais à recourir afin de la déstabiliser, de discréditer ses idées, d’associer ses principes à un passé dont les Français ont eu l’habitude d’entendre qu’il fut à la fois honteux, sombre, cruel ou moyenâgeux.

Cart Broumet

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