En cinq points : les Français détestent-ils le conservatisme ?

Du point de vue de la droite, les mois de décembre-janvier 2017 auront été ceux du “conservatisme”. La parution du Dictionnaire du conservatisme, qui traîna d’autant plus d’articles dans son sillage qu’il brassait lui-même plus d’une centaine d’auteurs, n’y aura pas été étrangère. L’ouvrage a une histoire : l’idée apparaît en janvier 2017, quand la candidature de François Fillon semble donner au conservatisme une nouvelle jeunesse. D’abord objet d’étude, le conservatisme y trouvera aussi matière à alimenter ou nourrir des convictions. Élaboré à la charge, il paraît en octobre quand la plupart des colloques mettent trois ans ou davantage à s’organiser. Le Figaro, l’Incorrect, Causeur auront chacun eu leur entretien pour un bel ouvrage ; lequel a aussi éveillé l’intérêt des Echos, de France-Culture, même de Libération (et celui, plus vif, de nos modestes ondes).

Le conservatisme a fait l’objet de nombreuses publications ces dernières années. Le Dictionnaire en propose un complet tableau et insiste sur sa pluralité ; ses 1072 pages d’entrées diverses et variées signalent la polysémie de son objet, pour la recherche d’une définition qui peut sembler impossible car tendue entre ses innombrables contradictions. Pourtant, si le conservatisme est un objet intellectuel chéri par une partie de la population la plus cultivée, ses réussites politiques demeurent modestes. La France ajouterait-elle à la liste, déjà touffue, de ses exceptions nationales un goût limité, en raison de son caractère comme de son histoire, pour le conservatisme qui réussit ailleurs en Europe ?

Un terme péjoratif

Les mots ont une vie, naissent par hasard, meurent de même, expriment des choses diverses en fonction des circonstances historiques autant que des locuteurs ; mais rares sont les mots politiques qui, comme conservateur ou conservatisme, se sont si longtemps teintés péjorativement qu’ils en sont devenus des sortes de bannières de dispersion, en particulier pour ceux auxquels cette étiquette conviendrait le mieux.

L’homme “conserve” généralement deux choses : son bien et sa vie, et les Français sont nés avec la générosité dans ces deux matières. Il ne peut s’empêcher de se représenter, à l’écoute de ce verbe, une sorte d’Harpagon sorti tout droit de l’imaginaire moliéresque qu’il a eu en héritage, toujours inquiet de garder sa cassette et, pour les plus psychologiques d’entre eux, malade d’une forme de complexe freudien qui le pousse à la rétention anale. Ils en ont d’ailleurs eu la représentation humanisée à travers celui qui devint en décembre 2016 le représentant de cette droite conservatrice, avec la naïveté mélancolique sur le visage et des mains taillés pour plonger subrepticement dans les caisses publiques.

L’imaginaire populaire ne peut s’empêcher de se représenter le conservateur et a fortiori son électeur comme de petits boutiquiers méticuleux qui cherchent toujours à décrocher votre montre en vous serrant la main, tandis qu’une des siennes demeure dans ses poches pour s’assurer qu’elles sont bien remplies. C’est une race qui existe peu en France, à tel point que le parti conservateur n’y trouva jamais son cœur électoral ; elle est plus nombreuse en Angleterre dont l’âme, bien qu’elle soit comptable et souvent consacrée à arbitrer les utilités, a d’autres grandeurs.

 

Une conception étrange et étrangère de la politique

Les auteurs du Dictionnaire citent souvent, et à juste titre pour donner du poids à l’idée que le conservatisme aurait eu une souche française réelle, qu’il exista en France un journal intitulé Le Conservateur, puis soixante ans plus tard, une Union conservatrice, dont il faut toutefois rappeler que l’existence, dans les deux cas, fut éphémère. L’étiquette seyait mal aux bonapartistes et aux royalistes qui composaient cette union ; quant aux véritables conservateurs, la pusillanimité autant que l’intérêt les dissuadaient de se l’approprier.

L’étiquette seyait mal aux bonapartistes et aux royalistes qui composaient cette union ; quant aux véritables conservateurs, la pusillanimité autant que l’intérêt les dissuadaient de se l’approprier.

Comme le reconnaissent les auteurs de l’ouvrage, la thématique caractéristique du conservatisme est le maintien de l’ordre social dans un monde post-révolutionnaire. Le conservatisme émerge moins d’une volonté politique systématisée que de concessions faites aux véritables acteurs de l’Histoire. Il fut d’abord l’outil de classe d’une certaine bourgeoisie dont il adopta plastiquement les intérêts, pacifiste ici, belliqueux là, libéral et protectionniste selon les circonstances.

Contrairement à l’Angleterre, il ne put jamais s’appuyer sur le peuple des petits commerçants et artisans qui lui préférait l’aventure républicaine avec Gambetta ou la révolution avec Boulanger et Poujade, à savoir l’action politique, si décousue fût-elle. Les Français, avec la passion qu’ils nourrissent pour l’égalité ainsi que pour la révolte, ignorent ou dédaignent la justice qui peut résider dans le souci d’assurer la pérennité de l’ordre social autant que l’art nécessaire à la formation de compromis. La conception qu’ils ont pour la politique peut sembler grandiloquente, romantique voire, s’ils ne passaient parfois de l’élan le plus soudain à l’apathie la plus générale, dangereuse, elle n’en demeure pas moins hostile à celle qu’entretient le conservatisme.

S’il existe un vote conservateur en France qui possède des racines profondes dans les villes moyennes, il ne s’adresse pas au conservatisme.

S’il existe un vote conservateur en France qui possède des racines profondes dans les villes moyennes, il ne s’adresse pas au conservatisme ; il est, comme l’ont montré les dernières élections, l’objet d’un centrisme plus ou moins progressiste, teinté de radicalisme, celui de Lecanuet, puis de Macron, qui n’a rien à voir avec la survie d’un ordre social particulier et se trouve totalement dépourvu des références habituelles du conservatisme. Il aura toutefois réussi à empiéter sur l’électorat réellement conservateur par les assurances économiques qui lui étaient offertes.

 

Adolphe Thiers (1797-1877) ou la figure caricaturale et caricaturée du libéral-conservatisme soucieux de l’ordre social, auteur d’un ouvrage intitulé De la Propriété allergique à la « foule » révolutionnaire et prêt à tous les compromis par opportunisme. 

 

Une pensée anachronique ?

Face aux systèmes totalitaires, le conservatisme a paru une doctrine opportune à ceux qui souhaitaient préserver les traditions immémoriales de leur pays. Le manque d’ambition politique des conservateurs a permis d’éviter la saisie de la société tout entière par le politique, de la naissance à la vieillesse, au moment précis où elle trouvait dans Carl Schmitt sa définition la plus extrême. En agissant comme un Surmoi de la conscience européenne, il s’est trouvé aussi être un moyen de la préserver.

Il n’est pas toutefois évident que nous nous trouvions actuellement dans une ère où la politique dévore le corps social, sépare les familles ou incendie les dîners. Si la politique est présente partout, elle ne l’est que de manière dégénérée, par ses scandales, par la transformation de ses hommes en people, du suffrage en marché électoral, et par la dilution de ses idéologies en stratégies de communication.

En revanche, ce manque d’ambition est aujourd’hui à l’origine de son incapacité à remettre en cause la substitution de population à l’œuvre dans les sociétés européennes. Le conservatisme assume une vision préhistorique du politique qui tient à laisser le social se faire empiriquement (comme le libéralisme, ce qui explique peut-être les accointances qui lient les deux doctrines). Il ne s’agit donc à aucun moment d’intervenir verticalement dans les opérations de la société.

Si le conservatisme appartient à l’aire anglaise, il faut aussi en chercher la raison dans le caractère impérial de cet État qui, comme tel, dédaigne l’identité – la densité – de ce qui lui est assujetti pour le réduire à sa part seulement vitale d’agent économique, à la fois outil et consommateur. L’État impérial, pris comme idéaltype, ne réclamera à ses sujets que le consentement à l’impôt contre la justice, jamais l’adhésion subjective à un corpus d’idées communautaire. On sait d’ailleurs que la conscription ne fit jamais long feu outre-Manche. Au mieux le conservateur britannique, encore assommé par les folies impériales, pourra-t-il aujourd’hui prêcher, en partie contre ses habitudes et en pure perte, l’assimilation (et, dans ce cas, à quoi donc ?).

 

Un socle sociologique autiste

Aucun mouvement politique ne peut réussir sans avoir des bases solides dans la population, qu’elles se fondent sur la classe sociale, les intérêts, ou la fonction dans la société. Comme une culture bactérienne, le mouvement peut alors s’étendre par capillarité aux marges de ces sociologies. Le conservatisme a la fortune d’en avoir une en France, qui s’est exprimée à la dernière primaire de la droite : bourgeois, libéral, catholique.

Toutefois, il s’agit sans doute de la seule base sociologique pour laquelle la règle de la capillarité ne peut pas être appliquée. En raison de sa forte endogamie, qui résulte de la dissociation de cette population de la population française globale, s’intéresser électoralement à cette sociologie aboutit inexorablement, comme cela a été le cas aux dernières présidentielles, à une fermeture.

S’intéresser électoralement à cette sociologie aboutit inexorablement, comme cela a été le cas aux dernières présidentielles, à une fermeture.

Tandis que la France redécouvrait des notables dont on annonce la fin depuis l’ouvrage d’Halévy, la droite voyait que quatre millions d’électeurs n’en faisaient pas soixante. La base sociologique d’un parti recherchait un candidat pour lui correspondre ; moins dans ses aspirations politiques que son bon goût et sa sociabilité. Et la bourgeoisie provinciale, celle qui est allée voter à la primaire de la droite, a reconnu en François Fillon un des siens. À juste titre, car le personnage en a figuré jusqu’au bout le caractère – comme les éternelles aspérités qui font souvent d’un hobereau de province la caricature de lui-même -. Bien élevé mais pusillanime, nanti d’un bon sens qui éveille rarement le courage, pensant toujours à l’argent sans jamais en parler, la bourgeoisie française savait, même sans se l’avouer, la nature profonde du candidat qu’elle s’était choisie ; en se connaissant elle-même, elle n’était pas ignorante de l’homme qui devait l’incarner jusque dans ses faiblesses.

Un autre destin que politique

Sans doute, le conservatisme français répugne autant au politique que le peuple souverain au conservatisme. Certes, un homme politique a pu être à la mode pour l’image conservatrice qu’il donnait de lui-même ; et peut-être moins pour son programme que son maintien, mais on retiendra plus de François Fillon la capacité à incarner une élégance et un espoir déçu que des qualités politiques.

Dès qu’il s’exprime, le conservatisme brille ailleurs qu’en politique.

Dès qu’il s’exprime, le conservatisme brille ailleurs qu’en politique. Et le dictionnaire ne fait pas exception. Les auteurs ont surpris en étendant largement, et de manière cocasse , son champ de signification : ainsi qu’une entrée « Jardin », on y trouve beaucoup de littérature, des clubs de gentlemen, Tolkien ou l’École des chartes… Volontairement ou non, il présente le conservatisme comme la fresque d’une longue promenade ; rarement comme une politique.

Le conservatisme, avec lui ses hobereaux, ses maisons de maître et son chesterfield,  se découvre comme une aspérité que notre époque comprend de moins en moins. Ses contradictions ne la font plus rire beaucoup ; notamment quand elle lit les farces de Molière comme des dénonciations et les fables de la Fontaine comme des satires révolutionnaires. Quelle indulgence peut-elle accorder à des réalités si ordinaires qu’être au privé moins exemplaire que la morale que l’on prêche au public. Le conservatisme ne séduit pas ou plus, il est un plaisir de happy few cultivés. Comme l’entrée Jardin du Dictionnaire écrite par Chantal Delsol, il appartient, en France à l’univers de l’otium, plus que du forum.

Et cette inefficacité fait tout son étrange attrait. Il est faible comme peut l’être la grandeur et fragile comme l’est toujours la beauté. Là où le politique se doit d’afficher une résolution et des certitudes, il n’est jamais que prudence, lenteur et circonspection. Il exprime sous des formes diverses et maladroites un désir de points fixes ; ou la simple envie de tremper une seconde fois dans le même fleuve (en s’arrêtant trop souvent au milieu du guet). Son effort est modeste comme son ambition ; là où la politique suppose beaucoup plus.

Cimon, Hector Burnouf 

Retrouvez notre émission sur le dictionnaire du conservatisme :

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