Le phénomène Carl Schmitt en France : retour en grâce ou découverte tardive ?

C’est un fait : Carl Schmitt (1888-1985) a le vent en poupe. Depuis longtemps redécouvert par  une partie de la droite qui n’a pas renoncé au travail de la pensée, plus récemment par une une partie de la gauche radicale via l’essayiste et philosophe Chantal Mouffe, inspiratrice supposée de Mélenchon ces dernières année, Schmitt a également été évoqué à tort et à travers lors des débats autour de l’état d’urgence, conséquence des attentats de 2015 perpétrés sur le territoire national par des individus dont on nous avait pourtant assuré, depuis quelques décennies, qu’ils représentaient « une chance pour la France »…
En ce début d’année 2018, petit retour sur deux ouvrages qui ont attiré notre attention l’an dernier : la réédition de la traduction française de Terre et Mer de Schmitt aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, ainsi que la courte mais dense biographie de ce juriste hors-pair que lui à consacré Aristide Leucate, aux éditions Pardès.

– Terre et Mer, une introduction à la géopolitique.

Conçu au départ comme un livre d’explication de l’histoire mondiale envisagée sur le long terme à destination de la fille de Schmitt, Terre et Mer se veut une introduction à la géopolitique schmittienne, qui trouve sa pleine expression en 1950 dans Le Nomos de la Terre.
Pour Schmitt, l’entrée en modernité de l’Europe avec les grandes découvertes a radicalement changé la perception de l’espace mondial pour remettre le domaine maritime au centre des relations entre Etats ; on voit donc se dégager une sorte de concurrence entre puissances « maritimes » et puissances terrestres « continentales », recoupant par ailleurs les affrontements religieux entre nations catholiques et réformées. Schmitt, juriste de formation, met constamment ces évolutions politiques (et militaires) en perspective avec les évolutions de droit international, permettant au lecteur de mieux comprendre les ressorts de la diplomatie, des stratégies des Etats sur le temps long et les relations entre ceux-ci.
On appréciera également la préface, très érudite, établie par Alain de Benoist, ainsi que la postface de Julien Freund qui fut le disciple en France de Schmitt, dans laquelle il livre une bonne synthèse épistémologique de ce qu’est la discipline géopolitique.
C’est donc une heureuse initiative des éditions Pierre-Guillaume de Roux de rééditer ce texte d’un abord aisé pour le profane voulant s’initier aux lois fondamentales de la géopolitique.

– Qui suis-je ? Carl Schmitt : une biographie pour remettre les pendules à l’heure.

De Carl Schmitt, on ne connait souvent que la réputation sulfureuse, succession de lieux communs faisant de lui le « Kronjurist » du Troisième Reich, l’homme qui aurait donné une légitimité juridique à l’instauration en Allemagne de la dictature hitlérienne, et autre billevesées commodes permettant d’évacuer l’oeuvre colossale de ce penseur hors-normes qui s’est déployée sur plus d’un demi-siècle.
Aristide Leucate, juriste de formation et journaliste à l’AF 2000 à ses heures, propose donc dans sa courte mais dense biographie, d’aborder la vie et l’oeuvre de Schmitt sans parti pris, sans préjugé d’aucune sorte.
C’est donc avec une progression logique que l’on voit se succéder les grandes étapes de la pensée de Schmitt, déployée dans des domaines différents: en politique, en droit, et dans les relations internationales.
Agrémenté d’une iconographie plaisante et d’annexes éclairantes (une bibliographie de Schmitt en langue française, ainsi que quelques citations bien choisies de et sur Schmitt), cette biographie permettra également de se familiariser avec ce grand esprit d’outre-Rhin, pourtant si latin dans sa manière de penser.

Découvert véritablement en France par Raymond Aron au début des années 1970, Carl Schmitt a cependant toujours dérangé : ses analyses sans concession, son antilibéralisme et sa critique radicale du parlementarisme, son réalisme juridique loin de toute les conceptions abstraites et utopiques du droit, l’ont souvent rendu suspect aux yeux des “bonnes âmes”. Pourtant, si l’on se donne la peine de prendre la juste mesure de son oeuvre, immense par sa quantité et sa qualité, on ne peut faire l’impasse sur ce penseur majeur du droit, du politique et des relations internationales au XXème siècle. Assisterait-on à un début de reconnaissance en France, par ailleurs pays tant aimé du francophile Schmitt, quelques trente ans après sa mort ?

A. FOURNIER-DUPONT.

SCHMITT Carl, Terre et Mer, PGDR, 2017. 19€
LEUCATE Aristide, Carl Schmitt, coll. « Qui suis-je ? », Pardès, 2017. 12€

A propos de Clovis Deforme 19 Articles
Né à la fin du XXème siècle. A rejoint la Camisole en 2015. Elu à l'Académie française en 2058.

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