Jeanne d’Arc, une figure périmée de l’imaginaire national ?

Louée par Péguy, Barrès, Maurras et Brasillach, appelée au secours avec des trémolos par Jean-Marie Le Pen, et désormais représentée par une jeune fille d’origine Bénino-polonaise, Jeanne d’Arc ne cesse pas de susciter une polémique qui, à ce train, deviendra annuelle tant la Mémoire, devenue trop souvent un instrument aux mains des minorités, est désormais la partie chatouilleuse de la partie de la population française la plus attachée à la sienne.

La vie publique est parfois très dure. Une jeune fille l’aura aujourd’hui appris à ses dépens ; et comme à la moindre tempête dans la marre, la plèbe de Twitter sanctionne ou commente les commentaires autour de problèmes qui souvent méritent un peu plus… 

Une figure équivoque

L’attachement symbolique à Jeanne est aussi ancien qu’équivoque : quand la Monarchie  la réduisait à un expédient divin, le XIXe en fit avec Michelet l’expression inattendue du caractère français, délivrant un peuple martyr dont elle transgressait en même temps tous les usages. La France était alors convoitée par le roi d’Angleterre, dont les cousins et proches aïeux ne parlaient que français quand ils ne régnaient pas eux-mêmes sur une part du royaume. Une guerre féodale ensanglantait le pays et mettait aux prises à intervalles réguliers divers systèmes d’allégeance rivaux dans le tumulte d’un affrontement moins national qu’on ne le fit.

La figure de Jeanne d’Arc, réapparue avec le développement de la science historique, a symbolisé un moment particulier entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe la convergence entre la littérature ultramontaine d’un Louis Veuillot et le nationalisme de Déroulède et de Barrès ; un temps particulier où la religion catholique s’est mise à penser dans le cadre des racines nationales, et où le nationalisme s’est spiritualisé.

Forte de ses multiples significations, la figure de Jeanne d’Arc a pu épouser toutes les nuances politico-religieuses, incarner ici l’intérêt de la France des nationalistes les plus étatistes, là, l’idéal de pauvreté rédemptrice que les catholiques pouvaient avoir en partage avec la droite la plus ouverte aux intérêts des ouvriers. Le fondateur de la LCR et si peu maurrassien Daniel Bensaïd a même offert un essai amoureux à cette Antigone médiévale bousculant les cadres institutionnels et religieux de la cité – et selon lui première figure révolutionnaire.

Twitter l’aura encore montré dans une explosion de messages contradictoires, elle est une figure qui est, désormais, devenue inclusive.

Les uns considèrent qu’elle boutait les Anglais parce qu’ils étaient protestants (sic), les autres mettent en doute son faible taux de mélanine, d’autres encore affirment que Saint-Augustin étant Noir, cela ne pose aucune difficulté que Jeanne d’Arc le soit aussi.

Notre rédaction attend avec impatience les messages qui feront de Jeanne d’Arc la première à remettre en cause les identités de genre pour qu’elle devienne, enfin, aussi, un étendard de gauche1. Pour aujourd’hui, en tout cas, elle sera le signe de ralliement de catholiques assimilateurs et des minorités autour d’un idéal qui n’est déjà plus la France, et peut-être la rupture de l’alliance qui l’avait fait émerger entre catholiques et nationalistes.

Si l’on examine l’apport véritable de cette Jeanne à l’histoire nationale, encore tâtonnante à son époque, on verra qu’au contraire d’avoir épargné à la France une domination étrangère, elle a peut-être permis à l’Angleterre de ne pas y tomber. Il est bien clair que le roi d’Angleterre, cousin français ajoutant à son domaine les provinces de France et une population dix fois supérieure à celle de ses sujets, serait rapidement, ainsi que toute son aristocratie devenu premièrement souverain de sa nouvelle conquête, délaissant sans doute l’ancienne ; exactement comme le duc de Normandie recevant mille deux cents manoirs en Angleterre après la bataille d’Hastings préféra son nouveau patrimoine à l’ancien qui devait en être pourtant grandi. L’Angleterre aurait été dans l’orbite d’une aristocratie française dont elle aurait adopté la langue et la culture progressivement.

Jeanne d’Arc, une héroïne périmée ?

Arrivés, peut-être, au terme d’un cycle où la mémoire de Jeanne d’Arc est éclatée et désuète, nous sommes en droit de nous demander si cette figure n’était pas, in fine, vouée à devenir l’égérie d’un assimilationnisme et d’un roman national qui a décidément vieilli.

Avec Jeanne pour idole, l’ennemi reste l’Anglais, quand bien même il choisit par référendum de prendre le large…

Jeanne d’Arc appartient historiquement à l’époque d’une Europe morcelée par son système féodal qui, de l’intérieur se détruisait en conflit intestins. C’est cette dimension sur laquelle sa mémoire a mis l’accent, au prix d’un calque hasardeux entre les guerres d’États-nations et les guerres féodales, en la faisant réapparaître au moment où les nations européennes, avant de plonger dans la guerre mondiale, se partagèrent à coups d’ultimatums les dépouilles de l’Afrique pour en faire des empires.

N’est-ce pas du reste, contre l’Angleterre, que la France se tournait à la fin du XIXe quand l’Afrique lui semblait être un débouché politique prometteur alors que Bismarck bloquait son ambition sur le continent ?

Notre Bénino-Polonaise affiche sa pratique religieuse comme d’autres affichent leur carte d’identité. Si, avec elle, la mémoire de Jeanne d’Arc finit par faire le lit, par une sorte de néo-colonialisme hypocrite qui s’émerveille de ses quelques rares assimilés, d’une France diminuée dans se densité identitaire, ce n’est peut-être pas une chose dont il faut s’étonner. Cette mémoire est devenue progressivement le ponton d’une idéologie qui, refermée sur l’État formel, se complaît avec une nostalgie malsaine dans les souvenirs de la Plus Grande France.

Jeanne d’Arc, par une singulière et nouvelle convergence avec les catholiques assimilateurs, est devenue chevènementiste. Dont acte.

Quant à nous, il nous faut voir la chute de la mémoire de Jeanne d’Arc comme un opportun retournement de l’histoire : avec elle se défait tout un imaginaire de l’État français assimilateur qui ne se réduit pas à l’identité de son peuple. L’Europe est assez riche pour se donner des idoles qui soient en phase avec notre temps. Scipion l’Africain, Don Juan d’Autriche, Charles Martel en France méritent, eux aussi, leurs fêtes. Avec eux, point d’ambiguïté possible : le roman civique quitte les figures civilisatrices et créatrices d’Etats pour entrer pleinement dans l’ère du choc des civilisations. 

La rédaction

1 On nous signale que des universitaires telles que Joan Roughgarden ou Leslie Feinberg, dans leurs travaux absolument décisifs et de grande qualité, ont déjà doté la Pucelle d’un pénis mental

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire