70 ans de terrorisme intellectuel en France : crimes de masse et négationnisme communistes

Article extrait du numéro de décembre 2017

Paradoxe : la France, « patrie des droits de l’Homme » et pays de Voltaire, s’est caractérisée dans la seconde partie du XXe siècle, par la fermeture progressive de l’espace du débat public selon les logiques de la « pensée unique » mise en lumière par Jean François Kahn et Alain de Benoist et du « terrorisme intellectuel » dénoncé par Jean Sévilla. Une certaine caste s’étant arrogée le pouvoir culturel après 1945, il est devenu difficile en France de critiquer les idéologies du progrès, en particulier sous leur forme collectiviste et communiste ; on le sait grâce à Jean-Paul Sartre, dont le regard clair et droit lui fit dire : « Un anticommuniste est un chien, je ne sors pas de là, je n’en sortirai plus jamais. »

Ainsi, oukases et fatwas des tenants de la révolution mondiale et de l’émancipation des masses prolétariennes ont, en France comme à l’Est du rideau de fer, rythmé la vie intellectuelle, au temps de la guerre froide comme après la chute du bloc de l’Est. Retour sur deux moments forts ayant révélé toute l’ordure d’une clique de sectaires s’étant arrogé le monopole de l’intelligence française, prostituée pendant vingt ans (jusqu’au printemps de Prague en 1968) aux desiderata de Moscou : l’affaire Kravtchenko et la polémique ayant entouré la parution du Livre Noir du communisme de Stéphane Courtois.

L’affaire Kravtchenko : la vérité est une « imposture »

En 1944, un diplomate soviétique membre d’une délégation envoyée à New-York pour chapeauter l’achat de matériel de guerre par l’URSS auprès du gouvernement américain, décide de demander l’asile politique aux autorités locales. Son nom: Kravtchenko, Viktor Andreïevitch. S’ensuit un entretien accordé au New-York Times, dans lequel il n’hésite pas à révéler la vraie nature du régime soviétique, reposant sur l’arbitraire et la terreur politique, destinés à masquer son incapacité économique. Les autorités soviétiques fulminent, réclament son extradition ; Kravtchenko sait qu’il a franchi le Rubicon, et que sans la protection des services américains, il serait un homme mort. Deux ans plus tard, après la victoire des Alliés sur l’Allemagne et le Japon, la « Guerre Froide » s’installe, gelant pour une vingtaine d’années les relations Est-Ouest. C’est à ce moment de tensions exacerbées que Kravtchenko fait paraître son témoignage, J’ai choisi la liberté, traduit en français en 1947.

La réception de l’ouvrage en France est un cas d’école : tollé chez les communistes, campagne de presse, lynchage médiatique. Les Lettres Françaises, proches du PCF, mènent la danse. Kravtchenko est qualifié « d’imposteur », il n’aurait jamais vu ou vécu les événements qu’il relate (collectivisation forcée des terres, famines en Ukraine, pénuries généralisées dans la population soviétique, pendant que la nomenkatura se vautre dans l’opulence…).

En 1949, Kravtchenko intente un procès en diffamation contre les plumitifs de ce bulletin paroissial du Kominform qui l’avait qualifié de falsificateur. Se succèdent à la barre témoins en tous genres, qui tentent de détruire sa réputation: résistants de la 25e heure recyclés dans l’agit-prop du PC, diplomates dépêchés par Moscou… Seuls le résistant André Moynet et la déportée Margarete Buber-Neumann abondent dans le sens de Kravtchenko.

Après un an et un recours en appel, le tribunal de la Seine donne satisfaction à Kravtchenko, et les « journalistes » communistes sont condamnés à une amende tout à fait symbolique…

Pour autant, l’affaire aura déchaîné les passions: l’hystérie communiste s’employa, par tous les moyens, à disqualifier Kravtchenko, à attiser les haines contre celui qui, parmi les premiers, livra un témoignage pour avoir vécu et observé « de l’intérieur » de la réalité du système soviétique. Et bien que le livre connût un succès éditorial certain (plus de 500 000 ex. vendus en France), peu de monde prit le parti de soutenir l’auteur, à une époque où mieux valait « avoir tort avec Sartre »…

Sur cet épisode, on relira avec profit :

– KRAVTCHENKO Viktor, J’ai choisi la liberté ! La vie publique et privée d’un haut fonctionnaire soviétique, Editions Self, 1947 (trad. fr. Jean de Kerdélan); rééd. Editions Olivier Orban, 1980.

Le procès Kravchenko – Compte-rendu sténographique, Albin Michel, 1949.

– BERBEROVA Nina, L’Affaire Kravtchenko : procès intenté par V.A. Kravtchenko aux « Lettres françaises », 1949-1950, Actes Sud, 1993.

– BODIN Louis, « Autour de Kravtchenko. Relectures. », in Politix, vol.5, n°18, 1992, pp. 129-136.

Le Livre Noir du communisme : les belles heures du négationnisme en France

La chute de l’Union soviétique, vécue sur le moment comme une véritable libération par les peuples vivant depuis des décennies sous la férule communiste, a également été une aubaine pour les historiens, qui ont pu avoir enfin accès à nombre d’archives jusque là restées un Graal quasi mythique pour les spécialistes de l’Europe de l’Est et du communisme. Enfin allait pouvoir être écrite une histoire à partir de documents authentiques, et non plus à partir de spéculations ou de récits-témoignages, toujours suspects aux yeux de l’historien. De ces archives, un groupe d’historiens français a fait son miel. En effet, d’éminents spécialistes, à commencer par Nicolas Werth et Stéphane Courtois, ont mis en lumière, chiffres en main, le fonctionnement des différents appareils répressifs du bloc de l’Est et les logiques d’extermination de masse (famines organisées, purges…), et le grand public a enfin pu connaître la réalité chiffrée des victimes du communisme. 94 millions de morts, voilà l’effroyable bilan, que d’aucuns qualifieraient de « globalement positif », réalisé par le communisme en action en Europe et en Asie. De quoi faire froid (un froid sibérien, s’entend) dans le dos.

Les conclusions des différents historiens qui se sont penchés sur la question ont été réunies dans un livre-somme, Le Livre Noir du communisme, dirigé par Stéphane Courtois, et réunissant les travaux d’historiens comme Nicolas Werth (URSS), Jean-Louis Margolin (Asie du Sud-Est), Karol Bartosek (Tchécoslovaquie), Andrzej Paczkowski (Pologne), ou encore l’ancien Président de la République fédérale d’Allemagne Joachim Gauck (RDA).

Plusieurs controverses ont accompagné la sortie de ce livre : si certains historiens ont souligné, à raison, que le titre entretient la confusion entre l’idéologie et les pratiques des régimes (mais, à aucun moment Courtois ou d’autres ne pré- tendent faire de l’histoire des idées), d’autres se sont insurgés contre les conclusions du livre, tels les « historiens » militants Pierre Vidal-Naquet ou Annie Lacroix-Riz, pour qui la mise en lumière des crimes de masse du communisme revient à mettre sur un pied d’égalité communisme et nazisme, et, en définitive, à dédouaner ce dernier, à relativiser son caractère meurtrier. Et cela ne se passe pas en pleine guerre froide, mais bien en 1997, soit six ans après la chute de l’URSS !

Dire que le communisme au pouvoir s’est manifesté par des régimes totalitaires et criminels de masse vous range du côté obscur des réactionnaires fascistoïdes, de ceux qui tiennent les crimes nazis pour quantité négligeable; tenez-vous le pour dit. Où l’on voit que le terrorisme intellectuel fonctionne encore à plein, et que tous les rideaux de fer, y compris dans le domaine scientifique, ne sont pas tombés.

– COURTOIS Stéphane (dir.), Le Livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Robert Laffont, 1997 (éd. de poche: Pocket, 1999).

– RIGOULOT Pierre, YANNAKAKIS Ilios, Un Pavé dans l’Histoire, le débat français sur Le Livre noir du communisme, Robert Laffont, 1998.

– le double numéro consacré aux débats entourant Le Livre Noir du communisme de la revue Communisme, n°59-60, avril 2000.

Arthur FOURNIER-DUPONT.

A propos de Clovis Deforme 19 Articles
Né à la fin du XXème siècle. A rejoint la Camisole en 2015. Elu à l'Académie française en 2058.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire