L’Occident s’achèvera-t-il en bermuda ?

Vous êtes las d’attendre un Dictionnaire des idées reçues à l’aune de notre temps ?
Vous avez 29 ans, animez une revue lyrique et aventurière et terminez à peine votre crise d’adolescence rimbaldienne ?
Vous voulez faire valoir une subjectivité si subjective qu’elle l’est jusque dans sa valeur intrinsèque ?

La Camisole a souhaité vous en offrir un fragment avec cette chronique de Babitt qui, dans un goût néo-romantique de lamentation sur l’américaine bêtise et l’européenne imagination, ne vous apprendra rien.

NDLR : toi, passant, qui ne connais pas Babbitt, n’entre pas ici en pensant vulgairement que tu pourras en apprendre quelque chose. Ce beau pastiche est réservé à ceux qui ont gémi sur les destinées malheureuses de Werther et de Saint-Preux et se tournent désormais, éplorés, vers la pente fatale où l’Europe s’abîme.

 

Cent ans avant que Houellebecq nous chante Monoprix, que Michéa nous distillent les libéralismes et que Macron en célèbre l’union, un prix Nobel un peu oublié appelait déjà à la révolte contre la modernité. Si Babbitt s’écrit aujourd’hui de l’autre coté de l’atlantique avec une minuscule, c’est parce qu’en 1922, sous la plume de Sinclair Lewis, ce modeste commerçant à l’âme et aux préjugés taylorisés entrait dans les salons des maisons Phoenix. Et l’on sait depuis la nuit des temps que si la majuscule, c’est la renommée académique, la minuscule, c’est la gloire tout court.

Babbitt, récit d’une civilisation en masse

Rentré dans la foule dont il est sorti, ce roman nous entraîne dans la vie de cet Américain construit en série, élevé au rang de non héros. Ce n’est ni Gatsby, mourant d’ennui au fond de ses palais, ni l’ouvrier, remplacé chaque jour par les machines et les peuples venus du sud. Des États-Unis, nous connaissions la côte Atlantique, à cause de New York, et la côte Pacifique avec ses hordes de mexicains et de cow-boys, mais d’un océan à l’autre s’étend une terre inconnue, immense, à peine traversée en quatre jours. Ce qu’on y voit, ce sont des maisons sur catalogue, des garages Ford, et des peuples endormis par l’habitude. Quand on y appelle le bonheur, c’est le confort qui répond.

Alors on finira par penser que si un aristocrate ne se comporte jamais comme s’il était seul, que si un bourgeois se comporte comme s’il était seul aussitôt que les autres ont le dos tourné, un Américain se comporte comme s’il était seul en toute occasion. Suivant la leçon de Nietzsche selon laquelle toute vie n’est que lutte pour les goûts et les couleurs, emporté par la mélancolie des ruines, n’ayons pas peur d’affirmer que l’Occident s’achèvera en bermuda.

De cet américain du Middle West, parlant trois langues « l’américain, le baseball et le poker », maniant les majuscules avec autant d’aisance que les dollars, rêvant de la poésie de l’industrialisme, vidant sa bouche de tous les mots qui l’encombre, nous retiendrons qu’il trouve son monde affreux, mais qu’il ne peut pas s’en passer. Aux toits pentus de la vielle Europe, à ses portes grinçantes, et à ses parquets mal foutus et poétiques, il préfère les bungalows de la Floral Heights de Zénith, où d’ailleurs aucune fleur ne pousse. Même si chacun des chapitres reste une tentative d’évasion, évasion par l’amour, l’amitié, le voyage, le commerce ou la boisson, Babbitt est broyé, il n’est pas de taille à lutter contre les institutions sacrées auxquelles, pour avoir la paix et la prospérité, l’Américain d’hier a vendu son âme.

Sociologie du flair européen

Peut être parce qu’ils n’ont point connu les beaux poèmes alexandrins, fermés comme des temples, avec leurs périodes interminables, leurs métaphores dures et baroques, la minutie de leurs détails, peut être parce qu’ils n’ont pas su voir au milieu de cet hermétisme, quelques vers purs, ténébreux, chargés de souvenirs et de suggestions, l’on dit depuis Oscar Wilde, que les américains sont passés directement de la barbarie à la décadence, sans jamais avoir connu la civilisation.

Peut être parce qu’ils n’ont pas senti l’odeur du thym, du fenouil, de la lavande grise et bleue, se mêlant au bourdonnement pressé de l’été, bruissement même de nos clairs pays latins, parce que leur vie ne s’est point fait de halos et de clartés mêlés, mais simplement d’une triste répétition de gestes, d’une succession indicible de consolations où il y avait bien trop de choses précises.

Même s’il n’a rien lu, l’Européen sait au moins qu’il est né un soir de la nuit des temps, en plein air, au fond d’un fossé, tout contre la terre, enveloppé de vielles histoires, de fées et de magiciens capricieux qui transforment les plantes, de la douceur mouillée des courtes nuits d’été, de la couleur du monde les premiers matins. De ces marais mauvais, hantés de fièvre et de moustiques, des fantômes qui y naissent et qui y meurent, des songes qui s’y font et s’y défont, il croit encore que s’y trouve l’entrée des royaumes souterrains. C’est comme si, à force d’aimer ces minimes incidents dans l’ordre du monde, nous avions pénétré quelque secret immense. Alors, dans le raclement de ces deux feuilles perpendiculaires qui se frôlent de seconde en seconde, dans les petites mains humaines du crapaud qui va nager, dans le morceau de ciel carré entre les barreaux de l’échelle aux poules, nous mettons tout ce vague amour qui est nécessaire aux hommes. Mais un mot, ou juste une idée, même sans rapport logique, nous rejette soudain à cette image détruite, et le brouillard, ce passé empli de sortilèges, se dissipe pour laisser voir les tours et les rues tracées à la règle.

 

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire