“Au train où vont les choses…”

Clovis Deforme a voulu rentrer chez lui au mois de janvier. Mal en a pris aux braves cheminots cégétistes qui ne l’ont pas pleinement satisfait. Il nous raconte ici, entre autres activités sportives, comment il en est venu à nourrir des griefs envers le service public et à adopter des positions que d’aucuns, à commencer par lui, qualifieraient d’ “ultralibérales”. 

J’avais terminé ma semaine de merde à la fac, et pour fuir les miasmes microbieux des répugnantes foules soldomitiques de janvier, peuplant les rues à la recherche de « bonnes affaires », je m’étais résolu à prendre le frais loin de Paris. Mon voyage en train à destination de ma douce province, loin du bruit et de l’odeur de la capitale, devait s’effectuer en deux temps: le premier en TGV, jusqu’à une petite ville de l’Est de la France, où j’avais ma correspondance, l’autre en TER jusqu’à mon charmant bourg natal. Le voyage en 1ère dans le TGV ne présenta pas de problème majeur, si ce n’est que la bouffe des wagons-bars est vraiment dégueulasse et le whisky trop cher. Les difficultés apparurent à mon arrivée à Torchy-le-Merdeux, petite ville sans éclat à une heure de Paris, noeud ferroviaire et routier, connu pour avoir été le lieu d’une quintuple infanticide dans les années 1990 dont s’était régalée la presse à l’époque, et abritant aujourd’hui un des plus fort taux d’assistés sociaux, ainsi que de toxicomanes, de toute la Brie, la Champagne et l’Yonne réunies – officiellement, il n’existe pas de corrélation entre ces deux taux, mais on me la fait pas à moi qui, lecteur de Valeurs Actuelles et du FigaroVox, suis quelqu’un de bien informé sur les abus des politiques sociales redistributives.

 

La cage aux phobes face au Léviathan

J’avais un courriel urgent à renvoyer à je-ne-sais-plus-quelle administration qui me pompait l’air avec sa monomanie papiéresque ; je m’enquis auprès d’un employé en uniforme des codes d’accès à la WIFI de la gare ; à ma grand surprise, il me répondit que la gare de Torchy n’en était pas équipée. Bravo le service public, et dire que l’on paie pour cela ! Je dus donc me rendre au bar PMU le plus proche pour finaliser mon envoi, n’ayant pu optimiser ma connexion sur le network de la SNCF.

De retour pour prendre ma correspondance, je pris place dans une rame TER, assis en face d’une charmante créature qui, visiblement frigorifiée, avait les lèvres trop engourdies par le froid pour me rendre les sourires que je lui adressais. Las ! Vingt minutes après l’heure de départ initialement prévue, le train n’avait toujours pas démarré. Je commençais à maudire le manque de ponctualité régnant dans l’administration, repère bien connu des incapables et des paresseux.

Hypothermie de l’Etat-providence ferroviaire

Cinq minutes passèrent encore lorsque le micro annonça qu’il était demandé à « mesdames et messieurs les voyageurs de bien vouloir quitter le train suite à une avarie technique », empêchant icelui de partir, mais qu’une solution allait bientôt être trouvée et les voyageurs rabattus sur un prochain train.
Nous sortîmes tous du train, les griefs pleuvaient sur les employés représentant l’institution, qui se défendaient pourtant d’une quelconque responsabilité. Mais était-ce la notre, de responsabilité, à nous les usagers qui payons suffisamment cher, si les trains ne démarrent pas, alors ?

Ma mauvaise humeur se mua cette fois en colère sourde lorsque je découvris que le chauffage était en panne dans la salle d’attente de la gare de Torchy. Évidemment, la fiasque de whisky hors de prix achetée dans le TGV était déjà vide, la gare ne disposait d’aucun bar et celui d’en face où j’envoyais tantôt mes importants e-mails avait déjà fermé, l’après-midi touchant à sa fin – triste vie en Province, où l’activité cesse avec la lumière du jour, ce qui vous me l’accorderez n’est pas propice à l’amorce d’un cercle vertueux et d’une relance par la consommation. Selon les estimations du chef de gare, il fallait encore attendre trente minutes avant que n’arrive le prochain train régional susceptible de m’amener à bon port. A ce rythme là, j’étais bien parti pour me transformer en glaçon. Pour lutter contre l’hypothermie, les usagers se mirent tous à imiter les manchots empereurs de l’Antarctique, formant une masse compacte et battant mutuellement des ailes pour mieux partager la chaleur.
Au bout d’une demie-heure de cette activité d’oiseau polaire, alors que se rapprochait l’heure de notre sauvetage, le haut-parleur annonça :

« Mesdames et messieurs, en raison d’une grève surprise du personnel, le train TER est supprimé. Nous vous invitons à vous rendre sur le site de la SNCF pour plus d’informations. Merci de votre compréhension. »

 

Aux armes usagers

C’était l’épreuve de trop, la goutte d’eau qui fit déborder la coupe. Hurlements, pleurs, coups de poings dans les murs : les usagers étaient à bout de nerfs, la patience usée, le corps à demi-congelé. Il ne fallut pas grand chose pour mettre le feu aux poudres: la vision de la casquette du chef de gare sorti fumer débonnairement sa clope fut l’étincelle. Comme actionné par une Main invisible, un groupe d’usagers en colère, dont je pris la tête, se précipita sur le fonctionnaire, le rua de coups, s’en saisit, lui fit avaler son sifflet, déchira son uniforme et, avec les lambeaux de celui-ci, l’attacha aux rails de la voie. Puis le groupe d’usagers révoltés se mit en direction du hall central, renversa les distributeurs de billets TER, détruisit l’écran central annonçant les départs et arrivées de trains par jets de pierres, attaqua à coups d’extincteurs les hygiaphones des guichets. Tandis qu’un groupe d’hommes s’affairait à faire sa fête à la guichetière, dont la jupe et le soutien-gorge ne résistèrent pas longtemps aux mains crispées de haine de l’usager floué, les femmes et moi amorcions un départ de feu, rejoints pour l’occasion par des « jeunes » en jogging des cités environnantes qui eurent l’extrême amabilité d’apporter un peu d’essence. Tout le monde se mit à danser de liesse, hormis la guichetière, violée et battue à mort en guise de revanche des petits contre l’autorité écrasante de l’Etat monopolistique. Lorsqu’un TGV ne s’arrêtant point passa à pleine vitesse sur le corps du chef de gare enchaîné aux rails, ce fut l’explosion de joie parmi les usagers rebelles en transe devant cette symphonie de viscères, d’os broyés et de membres arrachés en un feu d’artifice libérateur. Puis, remis de nos émotions, nous appelâmes chacun un taxi et nous séparâmes dans l’allégresse.

Bien-sûr, jamais vous n’avez entendu parler de ce fait divers dans les journaux ou à la télévision ; pensez-donc, l’Etat n’aurait pas intérêt à ce que s’ébruite cette contestation en bonne et due forme de ses pratiques rapaces et mafieuses. Quoi qu’il en soit, cet épisode m’aura au moins permis de rompre l’équivoque, de sortir du placard; maintenant je l’assume à la face du monde: oui, je suis ultralibéral; je le proclame haut et fort: hors du Marché, point de Salut ! A bas l’Etat, vive le Marché libre; mort aux monopoles, que la concurrence soit ! Amen.

C.D.

A propos de Clovis Deforme 19 Articles
Né à la fin du XXème siècle. A rejoint la Camisole en 2015. Elu à l'Académie française en 2058.

2 Comments

  1. Ridicule ou très grotesque ? En tous cas, de l’ironie de bas étage, bête, méchante et contre-productive !
    Pour rétablir la vérité sur le sujet, la voie ferrée fait partie du Marché mais elle en est exclue car la concurrence {Libre et non Faussée} n’existe pas, le chemin de fer serait sinon prospère et protégé des nuisances provoquées par les automobiles [ = tous ces véhicules usant des pneumatiques et consommant du bitume pour les faire rouler] ; Quant au monopole, c’est celui mis en place avec le métro de Paris qui est à l’origine du déficit structurel de la SNCF: Supprimons alors la RATP, monstre d’état …

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