Cinéma – A Ghost Story

À la projection de A Ghost Story, peu de temps avant que l’écran ne s’allume pour diffuser les publicités, des jeunes au look streetwear arrivent dans la salle. Nous croisons le regard : ils ignorent où ils ont atterri. C’est peut-être une histoire de fantôme, mais ce n’est pas un film d’horreur. C’est un drame, une tragédie sur la mort et le temps ; peu-être rien de moins qu’un chef d’oeuvre.

Dans la campagne américaine, un jeune couple mène une existence paisible. Soudain, l’homme perd la vie dans un accident de voiture. Sa conjointe identifie le corps à la morgue et s’en va, abattue, laissant le drap blanc sur son amour défunt. Celui-ci se réveille alors, le drap sur la tête et sur le reste du corps. Pas de doute : c’est un fantôme. Deux pastilles de tissu noir cousues sur le drap lui servent alors d’yeux. D’autres réalisateurs auraient opté pour deux trous dans le linceul, laissant entrevoir le regard du personnage, mais David Lowery est plus subtil : il ne veut pas qu’on humanise le spectre. Il est mort, il n’appartient plus au royaume des hommes. Il n’a pas à avoir d’yeux. Ce qu’il y a sous le drap, nous ne le saurons jamais. L’esprit retourne dans sa maison. Il assiste alors à une scène qui relève du génie cinématographique : sa conjointe venge son chagrin sur une tarte, qu’elle mangera pendant sept minutes à l’écran, coupées en deux plans fixes.

La tarte qui tue

Nous ignorions que manger une tarte pouvait être aussi dramatique. Nous ne savions pas qu’une séquence aussi triviale pouvait être aussi longue. Lowery expérimente la temporalité et réussit. Nécessairement, la scène devient ennuyeuse ; mais c’est le but. A Ghost Story est aussi un film sur l’ennui, celui du fantôme qui hante toute la journée une maison vide, attendant le retour du travail de sa bien-aimée, comme un chien son maître. Celle-ci ne le voit pas ni ne le sent. Dans une autre scène, alors qu’elle écoute une musique qu’il avait spécialement composée pour elle, elle semble sur le point de toucher le spectre. Hélas, sa main s’arrête à quelques centimètres du drap. Les deux êtres existent sur un plan différent. Ils ne peuvent se réunir. La musique, composée par le groupe Dark Rooms, convoque alors à la fois Passion Pit et Bon Iver, des références.

Un jour, le fantôme découvre que le pavillon voisin est lui aussi hanté par un « camarade ».  Et alors le spectateur y croit, et se demande : y a-t-il chez moi aussi, comme dans ces maisons banales, un fantôme qui s’ennuie ? Au cinéma, les spectres ont toujours le rôle de méchant. Ils servent à faire peur. Ici, ils nous touchent. A Ghost Story offre ainsi une réflexion renversante mais subtile sur la figure du fantôme dans le 7e art.

La femme décide de déménager. Elle glisse alors un mot dans la fissure d’un mur, qu’elle recouvre. Le fantôme n’aura d’autre but que de découvrir le message. Seul, il gratte. Puis de nouveaux habitants arrivent. Des Latinos. Les nouveaux Américains parlent espagnol. L’Amérique, telle qu’est elle devenue et telle que révélée par les réjouissances éléctoralers de l’année passée est convoquée habilement par le réalisateur. Le fantôme s’énerve et utilise alors ses pouvoirs (poltergeist…) pour les faire fuir. Il en fait des caisses. A nouveau, Lowery joue avec la figure du spectre : on en viendrait presque à le comprendre dans ses motivations à faire fuir la famille ! C’est sa maison, pas la leur. On le prend en pitié. Du jamais vu pour un fantôme. Puis vient une soirée de fête dans la maison. Un homme tient alors le discours clé du film, quasiment dépourvu de dialogue autrement : tout est vain au fond, car l’on finit tous par mourir et l’univers aussi. Pourtant, l’on transmet, même si cela ne sert à rien dans l’absolu, car il vaut mieux transmettre que ne pas transmettre. L’homme parle de symphonies. On ne peut dire si le discours est nihiliste, tragique ou au contraire optimiste. En tout cas, il est touchant et résume le film.

Dans les décombres

A partir de ce moment, Lowery décide de rejouer avec la temporalité de son film et procède par ellipses : les maisons sont détruites et remplacées par des bureaux. Le fantôme n’aura pas gratté pour rien, le message est perdu dans les décombres, comme les symphonies dans l’effondrement de l’univers. Le fantôme hante toujours, dans un futur lointain. Les sept minutes de dégustation de tarte du début ne sont rien comparées aux années traversées par l’ectoplasme. Celui-ci, las, décide alors de se jeter du haut du building. Il se suicide. Évidemment, il ne peut pas. Le voilà qu’il se réveille alors devant des colons américains venus construire leur maison. Ils se font tués par des Amérindiens. Tout cela ne sert donc à rien. Puis l’on revoit le fantôme à l’époque contemporaine. Un couple vient visiter la maison : c’est lui-même et sa conjointe ! Voilà que le fantôme hante sa propre vie ! Immortel, il a passé une boucle temporelle. Il est revenu au point de départ. Comme chez les Anciens, le temps est cyclique. On découvre alors que le couple battait en réalité de l’aile, qu’elle voulait déménager et lui non. C’était donc pour cela qu’il hantait sa maison… A Ghost Story ferait-il l’éloge de l’enracinement ? Le film termine alors par le début : la mort de l’individu.

Soyons clairs, le métrage de Lowery n’est pas pour tout le monde. Comme chez Terrence Malick, il faut accepter de contempler, de s’ennuyer pour découvrir la poésie du film. Ici, les images valent plus que les mots. A titre personnel, c’est un cinéma que nous apprécions grandement. Il est aussi à noter que le film est tourné au format 4/3, comme pour souligner que la maison est la prison volontaire du personnage principal. Les nombreuses lignes qui traversent la superbe photographie de l’œuvre sont ainsi autant de barreaux desquels le spectre ne peut et ne veut s’échapper. Les coins de l’écran sont également arrondis et les couleurs désaturées, ce qui n’est pas sans rappeler les diapositives familiales d’un temps jadis. En plus du morceau chanté durant le film, A Ghost Story, par sa mélancolie et ses plans, nous a parfois donné l’impression d’être un clip de rockeurs indés et tristes à la Editors ou The National. Autant vous dire ce qu’il se fait de mieux dans le genre.

Raison pour laquelle, sans doute, certains des jeunes en streetwear venus voir le film sont partis au cours de sa projection.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire