Généalogie du marxisme culturel

Le concept de marxisme culturel nous est venu des États-Unis avec quelques déformations liées à l’extériorité de cet État par rapport à la philosophie européenne. Il nous a semblé qu’il méritait une analyse plus approfondie, pour remettre en perspective le rôle de l’École de Francfort (le bouc-émissaire de l’alt-right), rétablir ce qui nous paraissent être ses sources véritables (la psychanalyse, une sociologie fumeuse) tout en situant le malaise social dont il découle.

Depuis que les imbéciles ont pu trouver un mégaphone par la voie d’internet, la notion de marxisme culturel s’est largement répandue hors de son foyer natal. Elle est d’autant plus simple à comprendre qu’elle ne suppose pas de déployer des efforts prodigieux d’intelligence, du côté de ceux qui s’y retrouvent comme de ceux qui la combattent. À la suite de la disparition du prolétariat industriel ainsi que du désaveu de la grande patrie communiste, le marxisme culturel ne lutterait plus contre la domination économique, mais contre la « domination symbolique ». Il ne s’agirait plus, pour les néo-communistes, de porter une révolution qui, modifiant l’infrastructure économique, viserait à bouleverser la superstructure symbolique mais de s’appuyer sur tous les outils de la démocratie libérale pour mener une révolution dans l’ordre du symbolique. Si l’ordre assigné par Marx à la révolution, pas plus que sa philosophie de l’histoire, ne sont repris par ses épigones, ses concepts demeureraient les mêmes : culture entendue comme valeur-pouvoir, rapport dominant-dominé entendu comme rapport oppresseur-oppressé, aliénation du dominé par son adhésion à la superstructure symbolique. Le caractère totalitaire, souligné dans l’article Marx et Engels, ou les voies de la servitude demeure inchangé, puisque l’émancipation du dominé passera par la rééducation de la société en général, et en particulier des oppresseurs.  

Le caractère totalitaire, souligné dans l’article Marx et Engels, ou les voies de la servitude demeure inchangé, puisque l’émancipation du dominé passera par la rééducation de la société, et particulièrement des oppresseurs.

L’académique sera donc l’oppresseur de l’autodidacte, le sexe masculin du sexe féminin, le blanc du monde entier et sans doute nombre d’autres choses que votre serviteur n’aura jamais le bonheur de connaître.

L’Ecole de Francfort, coupable ?

Pour quiconque aura rencontré la tribu toujours plus nombreuse des cheveux-bleus qui promeuvent entre autres l’usage de l’écriture inclusive, la description semblera fidèle à l’original. La critique du marxisme culturel s’est toutefois adossée outre-atlantique d’où nous vient le concept à la dénonciation de l’Ecole de Francfort, dont la responsabilité reposerait dans sa Théorie critique : Adorno, Horckeimer, Marcuse, Habermas… La référence était suffisamment obscure pour paraître intelligente, suffisamment large pour ne pas avoir besoin de l’être. Les tropismes de la droite américaine, qui n’en a pas tout à fait fini avec la culture de Guerre froide, pouvaient y trouver toutes les caractéristiques utiles : marxisme de l’école, judaïté de la plupart de ses membres… Quiconque, au pays des Yankees, développe une critique même minime du capitalisme peut soudainement passer pour le dernier des communistes. Les Etats-Unis montrent une nouvelle fois, s’il en fallait, que la pensée s’y produit et s’y consomme en masse stéréotypée, comme le talk-show ou la viande de boeuf.

Il convient toutefois de rappeler à nos lecteurs que la place de l’école de Francfort a pourtant été mineure dans la conception du « marxisme culturel ». Certes, la Théorie critique a permis le déploiement d’une modalité de pensée propice à la déconstruction générale des normes : elle affirme la fin de la vérité telle que l’avait conceptualisée la philosophie occidentale, Soleil dans le ciel des Idées, et qui reposait, pour reprendre les termes d’Adorno, sur l’identité d’être (présupposée) du sujet et de l’objet. Était-ce toutefois si révolutionnaire après l’oeuvre de Nietzsche ? En considérant que la Vérité se constituait par un « un champ de force interactionnel », n’a-t-elle pas appliqué à la philosophie la relativité qui dominait déjà dans les sciences ? Dans la pratique, Adorno et Horckeimer ont surpris leur époque par leurs saillies hostiles aux étudiants de Mai 68 ; quant à la philosophie politique d’Habermas, le marxisme n’y est plus qu’un point de vue sur la société, non une théorie organisatrice.

La Théorie critique de l’école de Francfort doit être restituée à son contexte historique : il s’agissait plus pour ses membres de combattre la formulation de tout projet totalitaire que de proposer un modèle de déconstruction des normes généralisé. L’école de Francfort, n’était-ce pas seulement l’Allemagne qui faisait de ses faiblesses une vertu et enterrait l’Europe en nous les montrant comme un modèle à imiter ? 

Le problème du marxisme culturel dépasse de loin cette école qui, par ses oeuvres, a plus servi  le libéralisme que la déconstruction. Elle a institué un éthos, la Théorie critique, qui consiste à extraire des thèses du corpus marxien, comme le fétichisme de la marchandise, mais n’en a pas fait une praxis désorganisatrice. Une fois ôté le brouillard fumeux qui entoure toute philosophie depuis un siècle, on y retrouvera ça-et-là des similarités avec les travaux de Baudrillard, qu’un esprit libre peut s’approprier comme des outils critiques de notre société contemporaine sans vouloir que l’anarchie la remplace. 

A la confluence de la psychanalyse et des sciences sociales

Le marxisme culturel a bien plutôt emprunté la trajectoire des nouvelles gauches pour se situer à la confluence des deux doctrines qui les ont suscitées : la psychanalyse et les sciences sociales.

Pour que l’Ecole de Francfort puisse participer à l’essor du « marxisme culturel », il aurait fallu qu’elle passe le domaine de la psychanalyse et c’est ce que n’a fait qu’un seul de ses membres

Pour que l’Ecole de Francfort puisse participer à l’essor du « marxisme culturel », il aurait fallu qu’elle passe le domaine de la psychanalyse et c’est ce que n’a fait qu’un seul de ses membres, Herbert Marcuse, sans doute responsable de la confusion entre Ecole de Francfort et marxisme. Marcuse, sur le fondement de la psychanalyse, a élargi la critique de l’Etat totalitaire vers tout système politique organisé. Comme Freud dans l’Avenir d’une illusion, il défend l’idée (grossière) que toute civilisation ne doit son existence qu’à la répression de l’éros ; à la différence de l’inventeur de la psychanalyse qui y voyait une fatailité, il considère toutefois qu’il nous revient de constituer une civilisation non-répressive sur le modèle de l’Invitation au voyage de Baudelaire où « tout n’est qu’ordre et beauté / luxe calme et volupté » (Eros et Civilisation). Encore fallait-il un brevet de scientificité qui pût donner plus de poids à ces manifestes philosophico-littéraires de piètre qualité. C’est par une convergence (mal ?) heureuse que les sciences sociales sont intervenues.

Si les grandes découvertes de la linguistique, de la sociologie et de l’anthropologie n’ont cessé depuis un siècle de démontrer que la condition humaine était une condition captive, intégrée à des schèmes linguistiques, sociaux et culturels, l’effet collatéral a consisté à faire des normes des « construits » arbitraires. La sociologie, de manière plus manifeste que les autres sciences humaines, reposait depuis ses origines sur une ambivalence fondamentale : dans les mains de Louis de Bonald ou de Durkheim, la sociologie devenait une science organique qui cernait au sein de la société moderne les phénomènes de désafiliation (atomisation dirions-nous aujourd’hui). 

Cette première sociologie avait pour spécificité de laisser une place à la rationalité dans les motifs de l’action humaine, proposait des remèdes à la hauteur de la rationalisation qu’avait connu leur époque. On sait par exemple le rôle que donnait Durkheim aux ordres professionnels pour rétablir, a posteriori, la solidarité organique qu’érodait la division du travail et la spécialisation des fonctions. Elle fut à l’origine de toute une tradition, de Weber à Boudon en passant par Goffman, qui mit l’accent sur l’indétermination qui caractérisait les comportements humains. Weber évoquait ainsi la conduite de vie, à savoir les motifs subjectifs que l’individu attribue à son action, Boudon parlait, quant à lui, de rationalité diffuse

Le point de vue sociologique se fondait toutefois, par sa méthode, sur la réduction des comportements humains à des choses mathématisées, statistifiées. Par conséquent, pour comprendre les comportements humains, le regard du sociologue devra « remonter la pente » du fait désincarné à la source humaine. Dès lors, non seulement la sociologie pouvait, mise entre de mauvaises mains, donner naissance à des théories fumeuses mais son aptitude à cerner des phénomènes moraux (comme la norme) devient elle-même contestable.

On en trouvera l’exemple chez Bourdieu par lequel la sociologie n’a pas seulement prêté son attitude au marxisme culturel, mais aussi ses concepts. Son oeuvre simpliste a accompagné celle de Foucault dans la France post-soixante-huitarde pour théoriser une société réduite à un champ de bataille où les normes sont produites par la friction de forces plus ou moins désintentionnalisées (rappelons-le, la méthode sociologique réclame ab initio que le comportement soit réduit au fait). Ces forces sont celles d’individus, de groupes sociaux, pourvus d’une certaine quantité de capital symbolique, économique… qui campent certaines « positions sociales » sur divers « champs sociaux » qui s’apparentent à autant de champs de bataille. Sur ce champ de bataille, le groupe des héritiers se lie au groupe des académiques contre ceux qui sont pourvus d’un « faible capital culturel » etc. Bourdieu se distingue seulement par cela qu’il produit une mécanique quasi-déterministe (de votre position sociale découlera quasi-automatiquement votre attitude dans la bataille), tandis que Foucault défendait, grâce peut-être à son versant philosophique, une chaotique de l’histoire où les alliances et moyens de domination ne devraient leur apparition qu’à cet hasard réduit par la scientificité de la sociologie bourdieusienne.

De là découle le paysage contrasté de notre sociologie : sur les mêmes fondements méthodologiques, pour l’une, une rationalité diffuse permettra d’échapper aux déterminismes sociaux, pour l’autre, la modification des rapports de pouvoir passera par une réforme en profondeur de la société.

La déclinaison sera infinie ; Bourdieu comme Foucault n’ont pas cherché à créer une systématique ; il s’agissait bien plutôt de produire un paradigme simple et facilement extensible.

La déclinaison sera infinie ; Bourdieu comme Foucault n’ont pas cherché à créer une systématique ; il s’agissait bien plutôt de produire des outils faciles à utiliser dans le débat intellectuel. Un concept, donc, à la portée de tous les demi-habiles de la Terre. Entre-temps, la norme cesse d’être perçue comme une chose sérieuse qui nous a été transmise pour avoir résisté à l’épreuve du temps ; elle n’est plus qu’un enjeu de pouvoir.

Le marxisme culturel, maladie infantile de l’Occident

Une bonne généalogie ne serait pas complète si elle délaissait la part psychologique de l’analyse. De fait, le marxisme culturel serait resté à l’état de conversation de salon s’il n’avait su capter des tendances de fond en Occident ; au contraire, il est devenu une forme d’activisme et s’est répandu à une vitesse extraordinaire ces trois dernières années. Il a pris particulièrement appui sur deux phénomènes concomitants : l’élan communautariste qui caractérisait déjà les populations étrangères et l’influence anglo-américaine qui pousse à son extrémité le souhait de se voir reconnaître des droits subjectifs spéciaux.

Le marxisme culturel montre la prise au piège de quelques milliers de jeunes gens par les promesses de la société occidentale. L’Occident a promu l’égalité ; le marxisme culturel la portera à son extrémité sous la forme de l’indifférenciation. Il a promu le bonheur pour tous, quiconque l’entrave deviendra un …-phobe.

Le marxisme culturel naît de notre culture comme un enfant difforme : nous avons proposé un modèle utopique de communauté de plaisir en celant qu’il émergeait d’une culture du sacrifice, du respect des normes et des pères.

Le marxisme culturel naît de notre culture comme un enfant difforme : nous avons proposé un modèle utopique de communauté de plaisir en celant qu’il émergeait d’une culture du sacrifice, du respect des normes et des pères. Point de production de masse, sans travail de masse ; point de confort sans protection ; point de jouisseurs sans martyrs.

Il nous rappelle enfin à quel point les sociétés occidentales se sont structurellement affaiblies du point de vue des Occidentaux eux-mêmes que l’atomisation ne satisfait plus : chacun souhaite faire partie de sa communauté, fondée sur sur son mythe victimaire, qui lui apportera sentiment de reconnaissance et d’appartenance. Dans le brouillard des classes dont la hiérarchie n’est plus établie par l’aloi une culture supérieure – dévalorisée par ce marxisme -, dans le brouillard des âges où l’adulte devient un jouisseur et l’enfant, parfois, un moraliste, dans le désordre des familles, le marxisme culturel est semblable à la chouette de Minerve qui ne s’envolent qu’à la tombée de la nuit. 

Et nous, Européens ?

Le développement du marxisme culturel en France, figuré par les polémiques récentes sur l’écriture inclusive nous rappelle à quel point nous nous sommes habitués à l’américanisation de nos esprits. Si ce concept a été tiré par la droite française d’une pensée américaine demeurée à l’ère de la Guerre froide qui lui était mille fois inférieure, c’est aussi parce qu’il est issu des développements de l’activisme outre-atlantique. Notre droite se trouve ainsi, hors-sol, à à écouter des prophètes étrangers, géographiquement et idéologiquement. Elle est aujourd’hui engluée dans des conflits venus de l’autre côté de l’Atlantique dont la pauvreté intellectuelle la désarme.

La tâche est lourde : elle doit combattre le plus grand enlaidissement du monde qui soit advenu, et que les visages des quelques représentants de l’UNEF ne nous rappelle que trop, au moment où elle est assaillie par les revendications des cultures étrangères, doit se réapproprier son art de vivre, de paraître, de penser et rétablir la chaîne des générations. Impuissants, les peuples européens risquent de ne plus être qu’une nuée de subcultures, dont les atomes, nouveaux nomades culturels, iraient chercher ça-et-là, les uns à l’Est, d’autres à l’Ouest, et toujours en pure perte, de petites miettes d’identité.

Que dire, pourtant, à ceux qui souvent ne connaissent pas même leurs propres classiques. L’esprit, dont le terme nous semble déjà insupportable de désuétude, n’a plus rien à opposer à une partisanerie qui ne se préoccupe pas de culture ; les mots n’ont d’ailleurs plus d’importance pour être remodelés au bon désir de telle ou telle minorité. Le marxisme culturel a produit lui-même, par son attitude politique et idéologique, un champ de force interactionnel.

La droite, pleine de son héritage européen, étouffe dans un débat pour lequel elle oscille entre le mépris et l’indifférence. Peut-être y gagnerait-elle à délaisser la dictature du débat et de l’argument pour cultiver son domaine hors de l’étable médiatique ; elle pourrait répondre aux néo-marxistes, avec la simplicité d’esprit qui est la sienne  comme Aristote jadis aux écoles qui niaient la réalité du mouvement  , qu’ils manquent simplement d’éducation.

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