Marx et Engels, la route de la servitude

Article du numéro d’Hiver 

L’affaire est entendue. Les crimes du communisme, c’étaient Staline, Mao et Pol Pot. Depuis le pavé dans la marre de Stéphane Courtois, c’est avant eux déjà Lénine. Et Marx et Engels ? Deux intellectuels brillants du dix-neuvième siècle. Avant les horreurs, donc. Ils n’ont rien à voir là dedans. Circulez ! on vous dit, il n’y a rien à voir. Et si ce n’était pas si simple ?

 

L’histoire n’est pas sans faire penser aux débats autour du Coran et de son interprétation. Les djihadistes sont-ils de bons ou de mauvais lecteurs du texte sacré de l’islam ? Les communistes furent-ils de bons ou de mauvais lecteurs des Pères fondateurs, Marx et Engels ? Il nous est demandé de bien vouloir croire que ni le Coran, ni les écrits de Marx et Engels – parmi lesquels figure au premier plan le Manifeste – ne contiennent les potentialités ou les justifications des crimes commis ou ayant été commis en leur nom. Mohammed Merah et Lénine, même combat : travestissement du véritable sens des textes, lesquels, chacun à leur manière, n’auraient d’autre fin que le paradis, qu’il soit terrestre ou céleste.

 

Le Manifeste ou la Vérité révélée

 

Commençons par rappeler ce qui peut paraître une évidence : non, le Manifeste du parti communiste n’est pas une simple performance intellectuelle. C’est un texte de combat destiné à rendre dominantes puis triomphantes les idées et affirmations qu’il contient. Une lecture purement académique n’est pas pertinente, il faut tenter de comprendre vers quoi veulent tendre ses auteurs, et par quels moyens. Marx ne cachait pas d’ailleurs cet objectif lorsqu’il écrivait que « les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses façons. Il s’agit maintenant de le transformer» et que « c’est dans la pratique que l’homme doit prouver la vérité, c’est-à-dire la réalité et la puissance de sa pensée dans ce monde-ci ».

Le présupposé historique du Manifeste était déjà potentiellement lourd de conséquences. En affirmant que l’Histoire était dictée par l’organisation sociale de la production, donc par un facteur scientifique, son sens ne laissait aucune place au doute : elle se dirigeait inéluctablement vers l’avènement d’une société sans classe, stade précédé par la révolution prolétarienne. Ce processus ne saurait se voir opposer le moindre obstacle, sinon à envisager d’aller contre la Science, contre la Vérité.

Le texte frappe d’ailleurs par l’absence d’un sujet d’énonciation, les auteurs se présentant comme s’ils ne faisaient que révéler le mouvement de l’histoire humaine : «Les énoncés théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde. Ils ne sont que l’expression générale des conditions réelles d’une lutte des classes existantes, d’un mouvement historique qui s’opère de lui-même sous nos yeux». Une religion révélée, en quelque sorte, où toute autre conception de l’Histoire n’est vue que comme une tromperie de la classe des exploiteurs devant être combattue par la force. Dès le moment où l’orthodoxie marxiste a revendiqué d’être la dernière venue (argument identique à la religion musulmane, soit dit en passant), inscrivant ses opposants avant elle sur la flèche du temps, elle les a mis par là hors jeu du sens de l’Histoire. Quant au marxisme lui-même, il est indépassable, étant donné que lui seul a su saisir ce sens et exprimer le savoir absolu de l’Histoire sur elle-même.

Du danger d’être à contre-courant

Quel traitement réserver alors aux sceptiques, aux incroyants ou aux opposants ? Comme toute religion révélée, le marxisme a ses hérétiques. Le Manifeste n’entend clairement pas discuter avec les divers courants du socialisme, qu’il soit «féodal», «petit-bourgeois» et autres noms d’oiseaux. On demande simplement à leurs défenseurs «d’où ils parlent». Pure démarche inquisitoriale. Engels, dans un article du 13 janvier 1849 paru dans la Nouvelle Gazette Rhénane, nous fait le cadeau d’une honnêteté remarquable quant au sort à réserver aux peuples qui se dressent sur la route de la révolution. Dans le contexte d’agitation révolutionnaire sur le Vieux continent, l’Empire des Habsbourg n’est pas épargné, et les Magyars ont pris les armes pour revendiquer leur liberté, des réformes agraires, l’abolition des droits féodaux. Engels en fait l’éloge, et les place, aux côtés des Allemands et des Polonais, dans le (bon) camp de la révolution. Face à eux, le (mauvais) camp de la contre-révolution, emmené par les Slaves (Tchèques, Slovaques, Serbes, Croates, Ukrainiens de Galicie), renforcé des Saxons et Roumains de Transylvanie, et appuyé par le tsar de Russie. Loin de se contenter d’encourager la pratique de la «terreur rouge» face à la «terreur blanche» et d’applaudir l’emploi par les Magyars de «la procédure accélérée à l’égard de tous ceux qui freinent le mouvement révolutionnaire», Engels se faire une certaine idée de ces « déchets de peuple impitoyablement piétinés par la marche de l’histoire »  que sont les Slaves, Polonais exclus. Envisageant le scénario d’une défaite des révolutionnaires Hongrois, il croit en un soulèvement des prolétaires Français de Louis-Napoléon qui désinhiberait les Allemands d’Autriche, révolutionnaires, lesquels vengeraient alors les Magyars en éliminant les «barbares slaves». Engels peut conclure en toute tranquillité : «La prochaine guerre mondiale ne se contentera pas de balayer de la surface de la terre des classes et des dynasties réactionnaires, mais aussi des peuples réactionnaires tout entiers. Et cela aussi, c’est un progrès». Un sort qui aurait dû être historiquement celui des autres peuples contre-révolutionnaires qu’il cite, parmi lesquels les Gaëls, les Basques ou les Bretons.

 

Un parti pour les gouverner tous

 

Parmi les autres sujets qui fâchent se trouve le rôle que le Manifeste attribue au parti communiste. La question est en effet cruciale : parmi les disciples de Marx, lesquels ont été fidèles à son esprit ? Le parti devait-il être un parti ouvrier parmi d’autres, au service du prolétariat pour le conseiller mais sans le diriger? Ou devait-il être ce que Lénine en fit, à savoir Le parti du prolétariat, seul détenteur de la vérité et donc destiné à devenir parti unique et à exercer une emprise totalitaire ? André Senik, dans son travail minutieux de décorticage du Manifeste, est affirmatif : les communistes ne prétendent pas jeter pas un regard particulier sur le mouvement ouvrier, mais exprimer la vérité du mouvement prolétarien, auquel ils doivent faire prendre conscience de ce qu’il fait et de ce qu’il doit faire étant donné ce qu’il est. Aucune indépendance du prolétariat à l’égard des «lumières» communistes n’est identifiable. La pratique (prolétarienne) ne peut se dérober à la théorie (marxiste), la seconde étant déjà présente dans la première, se contentant de l’exprimer. Seul apte à diriger le prolétariat sur les plans des idées et de l’action, le parti communiste a bien vocation à devenir unique. Et l’on chercherait en vain un passage où le Manifeste dirait que l’Histoire conduit à la conquête du pouvoir par le prolétariat entendu comme la masse des prolétaires. C’est bien par le «prolétariat organisé en classe et en parti», les prolétaires étant des individus pouvant être aliénés par l’idéologie bourgeoise. Or le Manifeste énonce clairement l’équation “État” = “prolétariat organisé en classe dominante”, ne signifiant pas par là, comme on le croit souvent, que les moyens de production passeront entre les mains des prolétaires en chair et en os, mais que l’État sera ce prolétariat organisé en classe, qu’il abolira de fait la frontière entre État et société civile, amalgamant infrastructure et superstructure.

 

Liberté, liberté honnie

Qu’en est-il de l’emprise sur l’ensemble de la vie collective et individuelle ? Le Manifeste annonce que «le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous», par quoi certains ont voulu y voir un hymne à l’individu. Or, ce libre développement, c’est chez Marx la croissance maximale des forces productives, celles de l’individu et celles de la société tout entière. Cela passe par l’abolition de la propriété privée et la destruction de l’individu particulier, qui est aliéné en tant que propriétaire privé. L’homme ne sera émancipé qu’au moment où il ne pourra agir qu’avec et pour les autres. «Chacun pour tous», mais pas «tous pour un».  Est proscrit également tout ce qui a trait au marchandage, le libre-échange sous toutes ses formes étant désigné comme l’ennemi, y compris dans les domaine de la conscience, des idées, de la culture. Le Manifeste l’affirme explicitement : «le communisme supprime les vérités éternelles, il supprime la religion et la morale au lieu d’en renouveler la forme, et il contredit en cela tous les développements historiques antérieurs». Marx n’avait d’ailleurs pas manqué de saluer le retour de la censure sous la Terreur, «la liberté de la presse ne [devant], selon lui, pas être permise lorsqu’elle compromet la liberté publique».

Peut-être était-il suffisant finalement de ne lire que les dernières lignes du Manifeste pour en voir toutes les violences potentielles : «Les communistes ne s’abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets, ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l’ordre social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l’idée d’une révolution communiste». Nulle question d’affirmer que le Manifeste et les écrits de ses deux auteurs conduisent tout droit au goulag et aux crimes des régimes communistes du vingtième siècle, mais qu’ils en contiennent les potentialités, et leur justification.

Terminons en rapportant cette blague de cuisine soviétique de l’époque de Khrouchtchev : «Un communiste, c’est quelqu’un qui a lu Marx ; un anti-communiste, c’est quelqu’un qui l’a compris».

 

Cart Broumet

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