Cinema : un Paris japonais 2/2

Suite… 

Trace of Breath de Haruka Komori

Trace of Breath est un documentaire qui suit le quotidien de Teiichi Sato, grainetier à Rikuzentakata. Sa vie bascule le 11 mars 2011, quand le tsunami vient détruire sa maison, son magasin et sa ville. Il décide alors d’écrire un livre pour dire le drame, honorer la mémoire de ceux qu’il a perdus et « planter des graines d’espoir dans le cœur », comme il le dit lui-même.

Dans une pudeur toute japonaise, le documentaire ne s’attarde pas sur le tsunami en soi. Ici, pas d’images larmoyantes, pas de scène de dévastation. La réalisatrice s’intéresse exclusivement à la vie qui reprend ses droits. Le symbolisme de la graine est évident. Il n’y avait qu’un homme comme Teiichi Sato, dont le métier consiste à distribuer des semences et donc la vie, qui pouvait faire renaitre l’espoir dans sa petite communauté, parfaitement ignorée par les autorités de la capitale.

Par la lorgnette du grainetier, c’est un bout de la campagne japonaise qui nous est montrée. On découvre ainsi une terre encore profondément païenne, qui n’hésite pas à faire « une danse du tigre » en pleine tempête de neige ou à prier un arbre millénaire qu’on dit magique. En véritable intellectuel de la région, Teiichi Sato s’amuse à essayer de déterminer scientifiquement l’âge de l’arbre, notamment en s’aidant des archives sur les tsunamis, afin de voir si celui-ci est aussi vieux que les locaux le disent.

C’est surtout le caractère de l’homme qui frappe. Endetté et ne bénéficiant pas d’un éditeur pour le traduire, le grainetier a publié et écrit son ouvrage en anglais et en chinois lui-même, ce qui force le respect. Teiichi Sato est un modèle de simplicité, de sagesse, de courage et d’intelligence, un samouraï des champs et des montagnes oublié par les urbains et leurs villes infernales (et c’est en quoi ce documentaire fait écho à The Tokyo Night Sky is Always the Densest Shade of Blue). Il le dit lui-même : le grainetier a voulu écrire un nouveau bushido pour sa communauté.

A la fin du documentaire, le spectateur verra Teiichi Sato démonter son magasin. Le projet de terrassement de la zone débute, afin d’éviter qu’un nouveau drame se produise. A nouveau, il va falloir tout recommencer. La scène finale symbolise ainsi à elle-seule l’Histoire du Japon, faite de destructions (séismes, raz-de-marée, bombes nucléaires) et de reconstructions.

Trace of Breath s’impose sans équivoque comme une éloge du paysan et de la Province, japonaise ou non. A ce titre, c’est un très beau documentaire.

 

Gukoroku – Traces of Sin de Kei Ishikawa

Un journaliste, Tanaka, enquête sur le meurtre d’une famille non résolu. Au même moment, sa sœur est emprisonnée pour avoir mis en danger la vie de son nourrisson. Au fil de son investigation, le reporter découvre que sa sœur connaissait les victimes…

Le métrage s’ouvre sur une scène que l’on ne comprend pas : Tanaka, dans le bus, s’effondre en cédant la place à une personne âgée. Cette introduction, le spectateur le comprendra plus tard, n’avait d’autre but que de le prévenir de la descente aux enfers du journaliste à laquelle il va assister.

Impossible de ne pas « spoiler » ici. Tanaka, en questionnant une ancienne camarade d’université de la mère assassinée, découvre que sa sœur fréquentait le même groupe d’amis. La camarade tient alors des propos déplaisants à son encontre, sans savoir qu’elle se confie à son frère. Ni une, ni deux, le journaliste la tue de sang-froid. La mise en scène du meurtre, très intelligente, est dépourvue de son, étouffée derrière la vitre transparente de la boutique de la malheureuse, partie chercher un verre d’eau au journaliste avant qu’il ne la tabasse à mort. On voit rarement une exécution aussi sommaire, froide, une rage aussi maîtrisée au cinéma, qui a toujours tendance à glorifier la violence, même involontairement. La fin du film nous apprend que l’enfant n’a pas survécu et que Tanaka était son père, celui-ci ayant donc une relation incestueuse avec sa sœur, violée par leur père durant l’enfance… Dans une incroyable scène d’aveu face à la caméra, bien que finalement peu surprenante, on apprend que c’est d’ailleurs la sœur du journaliste qui est l’auteur du meurtre sur lequel celui-ci enquêtait. C’est presque trop !

Ainsi, celle-ci tue la famille car elle reproche à la mère, son ancienne camarade d’université, de l’avoir abandonnée et méprisée. Bien qu’amies, les deux femmes ne venaient pas du même milieu social. Les étudiants issus des grandes familles bourgeoises pratiquaient ainsi volontiers l’entre-soi et la sœur du journaliste, comme la camarade qu’il interviewe avant de tuer, n’ont jamais pu faire partie du premier cercle de la mère et de son époux. Un des personnages du métrage prévient alors, dans ce qui pourrait être un paradoxe pour un Occidental moderne : « la société japonaise est davantage hiérarchique qu’inégalitaire ».

Suivant cette tendance, Gukoroku est un film profondément essentialiste, renvoyant la doxa sartrienne contemporaine à ses études. La famille de Tanaka est viciée de A jusqu’à Z : le père est un violeur et les enfants deux assassins incestueux. Pour le réalisateur du film, on ne devient pas criminel, on le naît. De même, il est tout bonnement impossible d’atteindre les hautes strates de la société quand on vient de la classe moyenne ; que ce soit à cause de l’écrémage opéré par l’université, ou par l’entreprise. Tanaka apprendra par un de ses collègues que les ressources humaines de l’entreprise ont pour consigne de recruter de jolies jeunes femmes et d’organiser des soirées afin de faciliter les rencontres et l’endogamie au sein des grandes entreprises nippones.

Thriller très sombre, Gukoroku est le meilleur film que nous ayons pu voir durant le festival.

 

Raise Your Arm & Twist de Atsushi Funahashi

L’autre documentaire du festival est consacré au monde des idols, à savoir des chanteurs et chanteuses, danseurs et danseuses qui occupent l’espace médiatique par leur vente de disque ou leur présence dans des séries ou des publicités. Pour faire encore plus simple, imaginez simplement que la mode des boys et girls bands des années 1990 ne s’était pas essoufflée en Asie. Les deux premiers pourvoyeurs de ces groupes sont ainsi le Japon et la Corée, qui y voient un moyen d’asseoir leur hégémonie culturelle sur le reste du continent. Soyons clairs, entre la J-Pop et la K-Pop, la victoire revient sans équivoque à la Corée, qui peut même se targuer aujourd’hui d’exporter ses idols dans le reste du monde (en Occident, en Amérique latine et même, aussi surprenant que cela puisse paraître, au Moyen-Orient).

Le documentaire se concentre principalement sur la destinée de NMB48, un groupe « sœur » de AKB48, le groupe « mère » de toute la mouvance des idols féminines contemporaine au Japon. Ainsi, certaines grandes villes japonaises ont leur groupe d’idols qui leur est propre de sorte que ces groupes se produisent  dans une salle de concert qui leur est dédiée. Par exemple, AKB48 est le groupe du quartier d’Akihabara (d’où « AKB ») de Tokyo tandis que NMB48 est le groupe du quartier de Namba à Osaka. Pourquoi 48 ? Car le groupe comptait originellement… 48 membres. Si vous trouvez ça trop, sachez qu’aujourd’hui AKB48 en compte 131 et NMB48 58… Pour plus de clarté, les groupes sont divisés en trois « unités » minimum. Si l’on compte toutes les déclinaisons de la formule 48, qui s’est aujourd’hui étendue au reste de l’Asie (on trouve ainsi des groupes à Shanghai ou à Bangkok), il y a en tout 809 idols qui appartiennent à la famille « 48 » en activité ! On est bien loin de l’état d’esprit individualiste occidental…

Heureusement, le documentaire ne se veut pas réservé aux initiés. Il préfère d’ailleurs se concentrer sur quelques membres de NMB48 et leur histoire personnelle, partagée entre rivalité et amitié, moments de joie et moments de doute. On suit ainsi le destin de la capitaine de NMB48, rapidement starifiée grâce à son talent et ses charmes ainsi que celui d’une idol mineur du groupe, qui a pourtant commencé en même temps que la capitaine et dont le rêve est d’atteindre le Senbatsu de NMB48, l’unité d’élite réservée aux filles les plus populaires de l’équipe.

Comment est établie cette popularité ? Par plusieurs systèmes, dont celui des poignées de main. On assistera ainsi à une rencontre durant laquelle les fans font la queue pendant plusieurs heures pour pouvoir serrer la main et parler avec leur idol favorite, 8 secondes chrono en main. Évidemment, certaines idols ont une queue plus longue que les autres. On voit d’ailleurs une des membres de NMB48 dépitée, restée sans fan à qui serrer la poigne et qui, pour passer le temps, décide d’apprendre l’anglais… L’autre façon de mesurer la popularité des idols est l’élection pour le Senbatsu général, qui a lieu chaque année. Pour voter, les fans doivent trouver dans les CD qu’ils achètent un code qui leur donne accès au vote, choisissant leur idol préférée parmi tous les membres des branches « 48 » principales. Évidemment, chaque CD ne donne droit qu’à un code, et donc à un vote. On voit ainsi, médusé, des fans (pour la plupart des hommes dans leur trentaine…) acheter plusieurs fois le même disque pour bénéficier de plusieurs bulletins de vote et mieux soutenir leur idol favorite. Le suffrage est en fait censitaire : d’un point de vue marketing, c’est un coup de génie…

Le monde des idols semble un modèle réduit de la société japonaise, à la fois traversé par une forte tendance historique à la hiérarchisation et, de l’autre côté, par un capitalisme nouveau et amoral. Ce double phénomène est parfaitement illustré par les citations qui parsèment le film, récitées par une idol qui suit en parallèle de sa carrière des cours de philosophie ! Est ainsi convoqué Nietzsche, qui en appelle au surhumain (ici les idols) tout en critiquant la société moderne (c’est-à-dire leur marchandisation outrancière). On côtoie ainsi tout au long du documentaire la beauté divinisée des idols et la monstruosité du système érigé autour d’elles.

Raise Your Arm & Twist est un métrage intelligent et équilibré, qui ne vire ni au produit promotionnel ni à la charge aveugle contre ce qui constitue l’un des phénomènes les plus marquants et particuliers de la pop culture japonaise.

 

C’est ainsi que se termine pour nous le Kinotayo. Pour le comparer à l’événement coréen, le festival nippon nous semble davantage faire la part belle aux films d’auteur plutôt qu’aux métrages à succès. Ici, pas de comédie ou de film à grand spectacle, mais plutôt un ensemble de drame sociaux et d’œuvres intimistes. La différence de stratégie est évidente : le Japon cible davantage les CSP+ à capital culturel élevé, la Corée un public plus large et jeune. Le premier cherche d’abord à être bien vu par l’intelligentsia occidentale, le second à parler à la masse.

On attend en tout cas l’année prochaine avec impatience.

 

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