Cinéma : un Paris japonais 1/2

Après une semaine consacrée au cinéma coréen, c’est au tour du Japon de promouvoir ses films dans le cadre du Kinotayo, un festival co-organisé par la Maison de la Culture du Japon à Paris et du Club de l’Étoile, cinéma parisien. Il est aussi à noter que des projections sont prévues en province. Comme pour la Corée, le cinéma japonais est une des voies qui permettrait au pays du Soleil levant d’obtenir l’hégémonie culturelle en Asie. Les Japonais ont ainsi décidé de mettre en place une stratégie culturelle, appelée « Cool Japan », vouée à soutenir les initiatives favorisant l’exportation des biens culturels (film, musique, gastronomie…) nationaux. Nous le savions déjà, si l’on exclue le jeu vidéo, cette politique est un échec relatif pour le pays, et ce n’est malheureusement pas le Kinotayo qui peut nous contredire. Ainsi, à la différence du festival coréen où il fallait attendre parfois plus d’une heure pour entrer dans la salle de cinéma, nous n’avons ici jamais eu à faire la queue pour accéder aux projections, quand bien même la capacité d’accueil des salles était inférieure à celle du festival coréen. Pis, la moyenne d’âge du public était ici beaucoup plus âgée, comme pour signifier le changement de tendance qui s’effectuait en Extrême-Orient. Grâce à ses séries diffusées sur Netflix, ses sportifs électroniques et ses clips de K-Pop toujours plus populaires, la Corée a manifestement su mieux s’adresser à la nouvelle génération que le Japon, davantage fermé sur un marché national plus important, ce qui ne le contraint pas à une réussite absolue de sa politique exportatrice, à la différence de la Corée. Nous n’avons d’ailleurs pas été surpris de voir que le Nikkei Asian Review publia pendant la rédaction de notre compte-rendu un article en Anglais allant dans ce sens.

 

The Tokyo Night Sky is Always the Densest Shade of Blue de Yuya Ishii

L’histoire nous présente la vie de deux personnages, qui, à force de coïncidences, ne vont pas cesser de se croiser dans Tokyo, pourtant aire urbaine la plus peuplée au monde. Nous voilà donc avec Shinji, ouvrier pour les JO de 2020 qui ne voit que d’un œil, et Mika, infirmière qui, le soir venu, travaille dans un bar à hôtesses pour arrondir ses fins de mois. Le premier se comporte bizarrement, a tendance à faire dans la logorrhée ou à ne pas parler du tout. La seconde, morbide, ne peut s’empêcher de réfléchir sur sa condition de mortelle. Le constat est sans appel, nous suivons le quotidien de deux perdants de la mondialisation, qui doivent survivre tant bien que mal dans une mégalopole qui les écrase. Nous rencontrons également leurs camarades de galère, notamment les ouvriers qui travaillent avec Shinji, à savoir un Philippin venu gagner sa vie au Japon pour pouvoir nourrir sa famille restée au pays, un quarantenaire au dos cassé par sa carrière dans le bâtiment et un ami de Shinji, dont la mort subite souligne toute l’absurdité d’une existence fragile. Alors que la complicité entre les deux personnages principaux se développait, celle-ci aurait pu s’interrompre aux trois quarts du film, quand Mika renoue avec son ex et Shinji tombe sur une ancienne camarade de classe, amoureuse de lui à l’époque. Cependant, ces deux relations s’avèrent en moins d’une soirée des échecs. Mika est trop morbide pour son ex, tandis que Shinji se montre incapable de faire l’amour à sa camarade, qui découvre que celui-ci n’est qu’un simple ouvrier. Cette dernière avouera alors à Shinji qu’elle a menti sur sa propre carrière, et qu’elle n’allait pas vraiment s’installer à New York pour être avocat, ce qui ajoute au pathétique de l’ensemble. Mika et Shinji se rendent alors à l’évidence et décident finalement d’accorder une chance à leur amour naissant.

C’est donc par un film mélancolique que nous ouvrons ce compte-rendu, et qui nous montre sans candeur mais avec poésie le quotidien difficile des classes paupérisées de la mégalopole tokyoïte. On entendra, par exemple, à plusieurs reprises, un client dire dans le bar dans lequel Mika travaille, dans l’attente du prochain séisme qui va frapper l’archipel,  que « le Japon est foutu de toute façon ». Impossible également de ne pas parler d’une chanteuse de rue qui apparaît plusieurs fois dans le film pour chanter la même chanson, à propos de ses aisselles qui transpirent (sic), une sorte de mise en abîme légère de la difficulté de l’existence humaine dans une grande capitale. C’est finalement Tokyo qui s’impose comme le vrai personnage, monstrueux et tentaculaire, de ce long-métrage touchant.

 

Rage de Lee Sang-il

C’est donc un film réalisé par un Coréen qui fut présenté comme le thriller du festival par ses organisateurs. Autant le dire tout de suite, Rage, à nos yeux, n’est absolument pas un film policier, mais au contraire un drame poignant. Si le Kinotayo a décidé de classer le métrage parmi le genre du thriller, c’est qu’il s’ouvre par une scène de crime qui servira de fil rouge à l’intrigue. Cependant, ce ne seront pas les policiers que nous suivrons, mais plutôt trois histoires très distinctes, dans lesquelles, on finit par le comprendre, l’un des personnages est le véritable assassin, qui vit dorénavant incognito.

La première intrigue est donc celle d’une jeune femme au comportement infantile qui revient chez son père en province après qu’une fugue l’a amenée à se prostituer pour survivre dans les rues de Tokyo. Une histoire d’amour naît alors entre elle et un employé de son père. Ce dernier, ne pensant pas qu’il est possible que sa fille soit désirée après son « déshonneur », enquête alors sur le passé de son employé pour y découvrir des zones d’ombres. Il finit alors par croire que celui-ci se sert de sa fille pour échapper à ce fameux crime non-élucidé. La jeune femme finit par se ranger du côté de son père et rompt la relation avec son ami. Elle apprendra ensuite par la police que celui-ci n’était pas l’assassin qu’elle pensait et fondra en larmes devant sa propre trahison.

La deuxième intrigue narre l’histoire d’un salaryman homosexuel qui entretient des relations avec un jeune homme marginal dont il ne sait rien, ce qui le poussera à le suspecter du crime après que les policiers lui ont révélé des caractéristiques physiques du meurtrier. L’amant disparaît d’ailleurs un jour subitement, ce qui ne fait que renforcer le sentiment du salaryman. Après plusieurs jours d’enquête, il comprendra finalement que son compagnon était mort en réalité d’une maladie qu’il lui avait cachée. Après le décès de sa mère, le salaryman devra à nouveau subir le deuil d’un être aimé, qu’il avait injustement accusé… Il est à noter que leur relation avait débuté par une scène insoutenable dans ce qui ressemble à une espèce de club miteux pour homosexuels, où le salaryman viole purement et simplement le suspect. Nos confrères de Ciné-Asie.fr, dans un gauchisme sans doute involontaire mais parfaitement lénifiant, voient ainsi dans cette histoire « la difficulté d’être gay dans un Japon qui n’est pas encore ouvert sur la question. » Nous ne voyons pas exactement en quoi la scène de viol initial permettrait d’ouvrir le pays à la chose…

Enfin, la troisième histoire, sans doute la mieux réussie car la plus terrible, se déroule à Okinawa. On suit ainsi deux adolescents, un garçon et une fille, qui aiment à se rendre sur une île déserte pour flâner. Sur celle-ci, la jeune fille découvre un homme solitaire qui y a élu domicile. Une complicité naît alors entre les deux personnages, dont l’autre adolescent, amoureux de la fille,  devient jaloux, et ce bien qu’il finisse par faire embaucher l’ermite à la plonge du restaurant de ses parents. Alors que les trois comparses rentraient chez eux séparément après une soirée bien arrosée, la jeune fille se perd au milieu du quartier américain d’Okinawa, où des GI résident. Certains d’entre eux, profitant de la solitude de l’adolescente, décident de la violer au milieu d’un parc dans une séquence encore plus insoutenable que la précédente scène de viol. Le message est ici sans ambiguïté : un metteur en scène coréen réalise un film japonais pour dénoncer la vassalisation injustifiée des deux pays par les États-Unis. Encore pire, c’est la façon dont le viol de la jeune fille va être traité par les deux autres hommes qui rend le tout encore plus acide. Ainsi, l’adolescent, impuissant, est contraint d’assister à la scène, caché derrière un buisson, en pleurs. Le marginal, quant à lui, explique au garçon qu’il a crié « police » près des violeurs pour que ceux-ci s’en aillent. On apprend en réalité à la fin du film que l’ermite n’était pas celui qui avait appelé les forces de l’ordre mais qu’il était en train « d’admirer » la scène. Écœuré par cette révélation, le jeune homme décide alors de tuer le marginal, qui s’avouera être le véritable auteur du double-meurtre entraperçu en début de métrage. On pourra y voir pour le réalisateur la volonté de montrer toute l’impuissance des Japonais (et des Coréens) face à l’occupation américaine tout en pointant du doigt ceux qui « collaborent » avec les forces étasuniennes et les « admirent ».

C’est donc un film extrêmement lourd et long (2h22) qui occupait la séance du samedi soir. Un film remarquable, qui montre toute la rage impuissante des hommes face à des forces qui les dépassent (la mort, l’amour, l’occupant étranger…). Seule l’histoire de  la jeune femme se terminera bien (son ami acceptante de revenir). Celle de l’homosexuel finit par un double deuil, celle d’Okinawa par un meurtre. Les Grecs qui vivaient il y a plus de deux millénaires vont bien, ils écrivent des tragédies au Japon.

 

Japanese Girls Never Die de Daigo Matsui

C’était un film bien étrange, mais aussi très marqué idéologiquement, que nous sommes allés voir dimanche après-midi. Étrange car il ne respecte pas l’ordre chronologique et mélange deux histoires, l’une se déroulant juste avant l’autre. Idéologique, car il nous a rarement été donné l’occasion de voir un film aussi misandre, surtout venu du pays du Soleil levant…

Dans l’ordre temporel que le film nous propose, nous suivons d’abord le quotidien morne de Haruko, célibataire de 27 ans, qui travaille dans une petite entreprise sans intérêt. Le spectateur découvre ensuite l’histoire de trois tagueurs qui se rendent célèbres sur Internet en plaquant à coup de bombe sur tous les murs de la ville le visage d’une jeune femme ayant disparu, qui n’est autre que… Haruko, destinée dès lors à disparaôtre à un moment ou à un autre du film ! Quelque temps après que la série de tags a débuté, un groupe de lycéennes rode la nuit pour agresser des hommes sans raison apparente. L’une d’elle déclare alors dans l’une des bagarres : « c’est pour nous venger des hommes ».

Réalisé par un homme, le métrage ne constitue rien d’autre qu’une longue série de clichés qui nous explique à quel point les mâles, notamment lorsqu’ils sont japonais, sont mauvais. Ainsi, Haruko découvre qu’elle et sa collègue de travail sont bien moins payées que leurs managers, qui blâment d’ailleurs cette dernière de faire « augmenter les impôts » car elle n’est toujours pas mariée et mère de famille à 37 ans.  Manifestement, il n’est pas venu à l’esprit du réalisateur qu’il s’agissait là plutôt du problème de l’exploitation d’une sorte de prolétariat par des agents économiques (hommes ou femmes) qui ne s’en soucient pas, que celui des femmes par les hommes. Quant à la baisse du taux de fécondité, il s’agit d’un phénomène évident et qui n’est même pas contestable puisque le Japon compte aujourd’hui plus de personnes de 75 ans que d’enfants, avec toutes les difficultés économiques ou non que cela entraîne. Comme en France,  la démographie est là-bas un enjeu de civilisation, notamment face à des Chinois qui viennent d’abandonner la politique de l’enfant unique en 2016. On invite ainsi Daigo Matsui, le réalisateur, à venir passer quelques jours en banlieue pour constater de lui-même ce que le Grand Remplacement signifie pour de vrai. Encore plus vicieux, le film nous apprend finalement que la collègue de Haruko va en fait se marier avec un étranger (un Français d’origine burkinabè, pour ne rien vous cacher), façon de souligner encore une fois à quel point les hommes japonais seraient indignes de leurs femmes…

Ce n’est que le début. Haruko elle-même est victime de ces affreux Japonais. Elle apprend à la fin du métrage que son petit copain, qui était également son ami d’enfance, la trompe avec une autre. C’est cette trahison, et une situation familiale difficile (elle vit encore avec ses parents et sa grand-mère), qui la poussera à s’évanouir dans la nature. Alors que tout le film monte son intrigue sur la disparition de Haruko, qu’on imaginait tortueuse et violente, celle-ci décide en réalité de simplement faire un petit caprice. On a ri jaune…

Mais revenons au trio de tagueurs, composé de deux hommes et d’une fille, Aina. Vous l’avez deviné, cette dernière subit également le joug de ses immondes camarades à pénis.  Femme de mœurs légères, Aina entretient une relation avec le premier avant que celui-ci, lassé par son infantilité, ne propose au dernier membre du trio de coucher avec elle à sa place, ce qu’elle fera sans connaitre l’arrangement qui lie les deux amis. L’un des deux avoue la combine à Aina et les relations se détériorent. Le clou est enfoncé quand la tagueuse découvre que ses deux comparses se font remarquer pour leur travail par un parc d’attraction qui leur confie la tâche de le décorer en vue d’une réouverture. Celle-ci est un échec, la carrière du duo s’arrête là. Ce n’est pas une vengeance suffisante pour Aina, qui décide d’aller vandaliser le parc de nuit et tombe sur Haruko à ce moment-là. Celle-ci lui explique alors que les filles qui disparaissent (comprenez : qui échappent à leurs obligations sociales dans cet enfer machiste qu’est le Japon) sont plus heureuses.

Reste enfin le groupe de lycéennes, dont toutes les séquences pourraient faire penser à du Sono Sion, le talent en moins. Pourquoi des lycéennes ? Car le fantasme de la lycéenne docile et naïve est très prégnant dans l’imaginaire érotique (et pornographique) japonais. Il n’y a donc rien de plus logique que de le renverser pour asseoir le discours misandre du film. On assistera à plusieurs scènes de tabassage où un groupe de lycéennes s’en prendra à un individu esseulé ; séquences sont glorifiées par le réalisateur. On attend ainsi avec impatience son prochain film où un groupe de jeunes immigrés s’en prendra gratuitement à des quidams car ceux-ci les ont « opprimés » dans leur vie quotidienne… A moins que cela n’existe déjà. On retient particulièrement les scènes finales du film, où le groupe de lycéennes assiste à la projection d’un dessin animé. Dans celui-ci, deux fillettes tuent un contingent d’hommes armés. Les lycéennes exultent tandis que des policiers les attendent à la sortie du cinéma. Elles s’échappent alors en « tirant » sur les forces de l’ordre avec leurs doigts. La scène, à la symbolique misérable, est confondante de ridicule.

Ainsi, le film ne remet jamais en cause les agissements de ses protagonistes féminins. Mœurs légères, tabassage, tout est justifié et mis indirectement sur le dos des hommes. Le film demeure un excellent outil de diagnostic du gauchisme qui sévit dans le monde du cinéma, celui qui donne des leçons de morale à la planète entière malgré ses nombreux scandales, l’affaire Weinstein en tête.

 

Maintenant que notre lecteur a pris connaissance de ce film, il faut lui rappeler qu’il est très difficile d’imaginer, depuis Paris, l’impact véritable qu’il a pu avoir dans le paysage du cinéma japonais. C’est tout le problème de ce genre de festivals pour étrangers. Constituent-ils des sélections objectives de ce qu’a représenté l’année cinématographique du pays qu’ils mettent en valeur, ou bien sont-ils simplement soumis aux goûts et au parti pris de leurs organisateurs, de façon clairement subjective, voire pis encore, à la pensée qu’ils se font des goûts occidentaux ? Dans le cas du Kinotayo, il sera difficile de trancher entre la deuxième et la troisième option. Un autre film, que nous n’avons pas pu voir, mettait en scène le cas d’une petite fille recueillie par son oncle dont la « femme » était transsexuelle… Mettons que la société japonaise soit plus progressiste, il est tout de même étonnant que deux films aussi marqués idéologiquement débarquent dans le cadre de ce festival, manifestement taillé pour les bobos parisiens, tout heureux de voir le Japon s’ouvrir à son tour aux forces du “Bien”. On ne s’étonnera pas, en revanche, de voir le magazine américain Variety avoir adoré le film, notamment pour sa « critique sociale audacieuse ». Nous ne savions pas qu’être féministe en 2017 était osé. Nous sommes ravis de l’apprendre. Erreur de stratégie en tout cas, pour le Cool Japan, quand on sait que si ce pays attire tant les touristes, que les Ghibli et certains de ses jeux séduisent, c’est parce qu’ils manifestent sa capacité à préserver sa culture.

Nous tenons ainsi à saluer les lecteurs qui sont arrivés au bout de cette critique, dont la longueur était nécessaire pour bien expliciter tous les partis pris idéologiques du film et du festival. Le titre du métrage postule que les « filles japonaises ne meurent jamais ». Nous sommes contraints d’y répondre par la négative. Celles-ci meurent de la même chose que les Occidentales : le féminisme.

Antoine Plisquene

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