L’Etat est mort, vive l’Etat

S’il y a les optimistes, qui voient le verre à moitié plein, et les pessimistes qui le voient à moitié vide, la campagne présidentielle est l’occasion de rencontrer un couple tout aussi antagonique : les libéraux, ces « déboulonneurs de l’État » comme disait Jules Guesde, pour lesquels il faut « moins d’État », et ceux que l’on peut appeler les « colbertistes », pour lesquels il faut au contraire « plus d’État ».

 

Alors que pour les premiers c’est le carcan étatique, maudit héritage vichysto-gaullo-communiste, qui est à l’origine du décrochage économique par rapport au voisin — et modèle — allemand, les maux découlent justement de la liquidation de cet héritage pour les seconds. Autrement dit, tout serait question de quantité et de savant dosage, la solution résidant en un simple déplacement du curseur interventionniste vers le «plus» ou vers le «moins».

La « question de l’État » nous est uniquement posée en ces termes. Elle n’est présente à l’écran que par l’intermédiaire de graphiques techniques et de courbes affolantes censés montrer par les chiffres les réformes à faire subir à l’État, lequel est évidemment parfaitement mesurable et chiffrable. Son entendement serait tout à fait rationnel. Si nous en sommes là, c’est parce que nous associons presque immédiatement l’idée d’État à celle d’État-Providence, l’État redistributeur qui prend à certains et pas à d’autres pour donner à d’autres mais pas à certains. Là encore, le discours libéral accusateur voit à l’œuvre un socialisme rampant dont la part des dépenses publiques dans le PIB serait la preuve ultime, tandis que d’autres s’érigent en gardiens du temple de la solidarité nationale en s’insurgeant contre toute tentative de toucher au « modèle social » français. Pourtant, il semblerait que l’un comme l’autre fassent fausse route. Cet État-Providence découle fort peu d’une logique socialiste et bien plutôt d’une philosophie libérale. La mise sous tutelle indéniable d’une part importante de la richesse nationale n’a pas pour ambition la préservation de liens communautaires et n’est pas réalisée dans la logique du Bien Commun. Elle entend solvabiliser artificiellement les individus pour s’assurer qu’ils demeurent des consommateurs et garantir à l’individu atomisé une survie artificielle grâce à l’assistance respiratoire que sont les programmes sociaux. En clair, l’État-Providence ne fait que rendre plus rapide la dissolution de ce qui demeure encore des liens traditionnels en les rendant inutiles, réalisant par là un vieux dessein libéral que l’on peut faire remonter, en France, à la philosophie qui inspira le décret d’Allarde et la loi Le Chapelier : dans une société ayant évacué tout intermédiaire entre l’homme et l’État, l’unique moyen de contrôler les individus consiste à les ligoter à cet État pour former une communauté d’intérêts particuliers. Face à une société ressemblant, pour reprendre l’image de Julien Funnaro, à un pantin aux membres désarticulés, sa cohésion ne peut être maintenue que par un État devenu pieuvre, et dont les tentacules sont ces dispositifs coûteux, omniprésents, intrusifs et étouffants que nous connaissons.

 

« Plus ou moins d’Etat » : la fausse alternative

Pourtant, que l’on en veuille «plus» ou «moins», personne ne l’a jamais vu, l’État, mais uniquement certaines de ses manifestations sensibles, notamment administratives. Car l’État n’est pas un empilement de fonctions ou d’employés. Pour accomplir ses missions, il doit être investi par des croyances. On voudrait parfois ne voir en lui qu’une réalité juridique, mais c’est oublier que l’État est avant tout une modalité historique de l’essence du politique. Il est une Idée, une abstraction, l’expression d’un mythe, ou encore, pour satisfaire ici les juristes, une personne morale dans la présence et l’efficacité de laquelle on croit. Sans le ressort des croyances, un État se décompose ou n’est que fantoche.

C’est seulement dans la mesure où sont compris l’objet et la fin de l’ordre étatique que l’homme peut penser l’État autrement que comme à une puissance matérielle. L’État doit être pour l’homme, selon Julien Freund, «une structure dans laquelle il projette sa volonté en vue de durer au sein d’une collectivité historique et que la conscience médiatise par l’action». Ainsi l’idée de l’État se fait jour lorsque l’organisation politique du groupe cesse d’être considérée par ses membres comme une coordination éphémère de forces instables et divergentes pour être comprise comme un ordre durable au service de valeurs qui lient à la fois le chef et les sujets. Forme du Pouvoir, l’État est aussi une interprétation du Pouvoir.

Mais de quel Pouvoir l’État contemporain est-il l’interprétation ? Comment qualifier ce dernier ? L’expression d’ « État-fonctionnel » proposée par Georges Burdeau nous semble pertinente. Si ce type d’État est bien un Pouvoir, et donc l’énergie d’une idée, cette idée est en réalité un impératif, elle n’est pas l’expression de volontés. Elle procède directement des structures sociales existantes. Les luttes entre représentations et les idées n’ont ici pas lieu d’être ; l’idée d’État-fonctionnel  ne fait qu’enregistrer les exigences objectives qui commandent le bon fonctionnement de la société (croissance économique, compétitivité, profit, mobilité sociale, consommation). La tâche du politique n’est alors pas de changer la société présente, mais de la «gérer» en se conformant à son essence profonde. On ne s’éloigne guère ici de la Cité communiste de Marx, qui n’a pas besoin d’autorité commandante parce qu’elle se gouvernera par le seul jeu de sa logique interne ; ni même d’ailleurs de la prophétie positiviste qui annonçait le «gouvernement automatique» par le règne des principes et des procédures. Le souci reste le même : exclure de la politique la mystique, la magie ou les idéologies, pour soumettre la gestion des sociétés à la seule rationalité instrumentale.

 

En finir avec l’État rationnel

L’État fonctionnel est précisément cet État où la fonction politique est considérée comme soumise aux seuls impératifs de la prévision et du calcul rationnels. Prévision et calcul censés répondre au mieux à l’exigence d’efficacité, nouveau leitmotiv de ce que Legendre appelle le «Management généralisé». Alors que la séparation du public et du privé fait partie de l’essence du politique, qui ne voit pas aujourd’hui sa remise en question par l’envahissement des logiques issues du modèle entrepreneurial ? Ce qui fonctionne pour l’entreprise est censé fonctionner pour l’État. Mais les remèdes se sont avérés au final pire que les maux : prolifération des réglementations et des normes découlant d’une volonté de s’adapter en permanence à la variété mouvante de la réalité sociale, indifférence pour les résultats effectifs dès lors que les procédures et les règles sont respectées. On observe ce paradoxe, exposé par David Graeber, où toute initiative gouvernementale conçue pour réduire les pesanteurs administratives et promouvoir les formes du marché a pour effet ultime l’accroissement du nombre total de réglementations et du volume de paperasse.

En descendant de son piédestal pour être de plain-pied avec la vie sociale, en se dépouillant de ce qu’il avait de transcendance, l’État n’a généré qu’une illusion d’optique. L’amélioration du fonctionnement des rouages de l’État a oublié en route la fonction de l’État. Marcel Gauchet parle de ces «îlots d’efficacité au milieu d’un océan d’impotence», où la «gouvernance publique» est devenue l’autre nom de l’impuissance de l’État.

 

L’administration au service du marché

Car il ne faut pas se fier à l’apparente toute-puissance de l’État que serait censée prouver sa présence dans chaque recoin de notre existence quotidienne. La logique néolibérale – et son funeste cortège managérial – a besoin d’une imposante administration, mais d’une administration purgée de tout pouvoir et de toute finalité, où les moyens importent davantage que les fins. Il ne faut pas commander, mais gérer. Pas d’État-puissance donc, mais un État serviteur. C’est pourquoi cet ‘État est lourd sans être fort, qu’il est omniprésent et désarmé, hypertrophié et exsangue. Il dispose certes de l’appareil de l’autorité mais auquel manque l’Idée qui eût fait de lui un Pouvoir. C’est ce qui fait dire à G. Burdeau que «l’État libéral ne meurt pas d’une insuffisance des muscles, mais d’une déficience de l’esprit» ; il est sans finalité, téléguidé par la force même qu’il utilise pour régner, la Technique, et, finalement, colonisé par elle.

Revenons à ce vieux ménage (néo)libéraux – (néo)colbertistes. S’il constitue une composante incontournable de notre paysage – et folklore – politique, il empêche tout débat de fond sur la conception de l’État. À Droite surtout, il est à l’origine d’une véritable guerre de tranchées, où l’on ouvre volontiers le feu sur le libéral ou l’étatiste au nom d’une certaine idée de l’État à mille lieues pourtant de celle que l’on peut qualifier, à la suite de Julius Evola, de « traditionnelle » ou d’« authentique » : un État à la puissance absolue lorsque les circonstances l’exigent, générateur d’un climat, d’un milieu propice à l’exercice de la liberté de la personne plutôt qu’aux droits narcissiques de l’individu, État à la fonction anagogique qui invite au dépassement du stade de la vie végétative et matérielle et de sa simple individualité. C’est au milieu des ruines que les hommes peuvent reconstruire.

Cart Broumet

 

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