Pourquoi la droite respire mal ?

Pourquoi la droite respire mal ?

L’idée nationale ne prend pas. Des centaines de milliers de clandestins ne traversent la Méditerranée que pour venir, en le dépouillant, ronger les plaies de l’homme malade qu’est la France ; mais l’idée nationale ne prend toujours pas. La gauche a cessé d’être un parti français pour s’élever à l’internationale cosmopolite de défense des minorités sur le modèle américain (dont le parti démocrate hésitait il y a quelques mois à placer un Noir musulman à sa tête) ; et ne revendique plus la fermeture de l’organisation politique qui découlait de la constitution civique des nations et a dès lors libéré l’idée nationale. Mais, sortie des clivages qui l’embarrassaient, elle ne prend toujours pas : la droite la refuse toujours comme un legs déshonorant et abandonne la jeunesse française à son état de déshéritée.

Le poids du passé

Menée par des hommes dont l’esprit s’est formé avant qu’ils ne parviennent au pouvoir, la politique vient toujours trop tard, et rares sont ceux capables de prévoir l’avenir qu’aura à connaître le pouvoir qu’ils détiennent et le pays qu’ils gouvernent. Le clivage droite-gauche met plus de temps que celui dont on dispose pour se ré-articuler autour du problème national, en se simplifiant, entre une gauche cosmopolite et une droite qui serait capable de se revendiquer identitaire. A l’inverse, la droite continue par la voix de ses dinosaures à se revendiquer libérale, parfois religieuse, face à une gauche qu’elle accuserait d’être “collectiviste” et dépensière. Dans son miroir, le Front national sort les vieilles recettes du bonapartisme et son “ni droite-ni gauche”. Dans les deux cas, le jeune Français demeure à l’écart, en attendant que les politiques se résolvent à sortir des années 1980. On ne doute pas pourtant qu’un parti d’accord sur la question identitaire pourrait avoir toutes les discussions économiques possibles, alors que la gauche assume de plus en plus son inimitié pour l’Occident, son inimitié pour le Français de souche, sa sympathie pour la minorité, même salafiste. Attaquée par son camp lors des attentats de Charlie Hebdo, elle a préféré capituler pour conserver la voie qu’elle avait prise.

Dans le même temps, ce que le nationalisme a conservé de groupuscules avance en ordre dispersé. Les hommes soucieux de leur enracinement tendent parfois à se figer dans des formes politiques archaïques ; et loin de se présenter comme uni par des sédimentations progressives, les nationalistes se séparent en fonction d’une époque de référence. Ceux-là feignent de penser soit qu’il existe un ordre rationnel universel, en quoi ils cessent d’être nationalistes, soit qu’un peuple a certaines idées, qu’un certain ordre lui convient, en lien avec une âme qui serait une sorte de banque de données, quand bien même sa capacité à évoluer dans diverses conjonctures est proprement la marque de sa réalité et de sa pérennité.

Un éthos décadentiste

Les hommes de cette droite qui pourrait reprendre l’héritage national existent pourtant ; mais ils refusent de prendre les devants et de repousser les modérés dans le passé auquel ils appartiennent ; ils s’enferment dans de vieux schémas ; la bile qu’ils tournent et retournent leur dérange la réflexion et ils cessent de penser. Les défaites amoncelées leur ont constitué un mépris foncier du peuple qui ne leur était pourtant pas naturel. Ce n’est qu’après que la démocratie a mis Athènes en péril que les aristocrates de la cité deviennent des tyrans, ; ce n’est qu’après les multiples défaites qu’elle a subie que la droite a décidé de s’enfermer dans ses revues obscures où l’on remâche le temps passé ; on y préférera vendre la nation que se réconcilier avec elle quand elle en a le plus besoin. Ce mépris s’est nourri de la contamination par l’esprit bourgeois. La raison, si anglo-saxonne, s’est substituée au code d’honneur français ; elle préférera toujours ériger l’égoïsme en code de conduite pour refuser d’accorder sa loyauté à quiconque. Tout devient bon pour se refermer sur une religion, une région, une idée, dans le folklore si utile au confort paisible des mourants.

Le refus de la politique

L’embourgeoisement, l’éthos décadentiste révèlent le refus profond de former une unité “politique”, de se voir, comme  homme de droite, abaissé à l’état normé et générique de “citoyen”. La droite a mené nombre de ses combats contre la res publica et ne s’y est jamais tout à fait adapté, ou seulement sous la forme bâtarde du libéral qui accepte les libertés de la République sans en accepter les aspirations unitaire. Jusque-là, l’entrée de la droite dans l’ère politique n‘a été qu’un long malentendu : libérale, elle demeurait hors de la Cité en revendiquant son individualisme ; nationaliste (monarchiste ou bonapartiste), elle préférait ressusciter les formes anté-politiques des organisations humaines. Finalement, elle se comportait toujours comme un électron libre qu’on aurait dépouillé des institutions qui l’encadraient. Nationaliste, mais n’ayant jamais eu à combattre pour une quelconque indépendance, elle ne vit jamais

que le nationalisme se fonde partout sur la conscience subjective d’appartenir à un ensemble communautaire qui, en s’étendant hors du cercle des proches, devient essentiellement politique.

Désormais, la situation pose les choix que la droite aura à trancher à court-terme : elle entrera à la politique en parachevant son nationalisme pour le faire parvenir à sa maturité et à la pleine compréhension de lui-même, ou elle laissera les ruines s’amonceler; Face à ceux qui l’ont précédé, la droite défendra que la Révolution fut une rupture aussi brutale que la romanisation et que la France entra alors définitivement dans l’ère politique ; face à la gauche cosmopolite, elle répondra que le peuple n’a pas changé dans les profondeurs de son identité.

Si l’histoire de la gauche fut l’histoire de sa sortie de la politique au profit de l’ère de la gouvernementalité, l’histoire de la droite en sera l’entrée. Elle arrivera par là au terme d’un parcours : le bonapartisme avait déjà tenté d’entrer dans l’ère politique, d’assurer l’union civique mais elle l’avait fait sans la droite, sans son ethos, sans ses grandiloquences, sans sa hauteur de vue, dans la soumission à un nouveau roi toujours trop illégitime ; mais l’esprit de liberté, le refus des appareils partisans, de l’Etat tentaculaire qu’il ait la forme de la République jacobine ou de la gouvernementalité libérale, doivent la pousser naturellement vers le seul système social où les hommes disposent de la liberté la plus haute qui soit, à savoir celle d’agir politiquement. Elle retrouvera là l’héritage européen tel qu’il devait nous être transmis, et qui fut trop obscurci par l’écran d’une Renaissance venue trop tôt et qui se méprit sur les anciennes libertés.

La France avait vu dans le clivage gauche-droite un clivage entre les racines et l’ère politique, la politique demeurant incapable de s’enraciner dans toutes les classes et les racines paraissant violentées par les effets qu’elle produisait sur les anciens équilibres. Si la droite est capable de regarder le passé de la République, désormais chevillée à l’âme française, qui ne défrancisa jamais la France mais fut un rempart lorsque les colonisés revendiquèrent d’appartenir à la communauté française, elle sera capable de réconcilier l’héritage national pour faire sortir la nation du processus révolutionnaire. Par contre-coup, sa République ne sera pas celle des Républicain. Elle ne laissera rien aux trop vastes édifices centralisateurs ni ne sacrifiera sa liberté politique à la “gouvernance” : elle refusera les pasteurs et sera faite d’hommes qui retrouveront les anciennes habitudes de l’assemblée.

Cimon

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