Le souverain et le sacré

François Mitterrand en 1994 : le monarque républicain est gravement malade. Dans une interview à la télévision, M. Elkabbach se fait médecin : il ausculte le Président. Mitterrand de lui répliquer : « Mes souffrances, cela ne regarde que moi. Je suis capable d’assumer mes fonctions de président ». Dichotomie de Kantorowicz au coeur de la Vème République : le corps politique du Président doit survivre, coûte que coûte, malgré le cancer qui ronge son corps naturel.

L’étude de Kantorowicz portait principalement sur l’Angleterre des Tudors. Mais l’on peut transposer l’analyse à la Vème République française. On a souvent dit que la Ve était une manière pour le peuple français de réparer le régicide de 1793. Une sorte de Rédemption constitutionnelle. Le Peuple avait tué son roi de droit divin (il était donc déicide en plus d’être régicide), il devait, mutatis mutandis, recréer un roi de droit humain : le président tout puissant de la Ve, sorte de Jupiter constitutionnel pouvant déclencher la foudre à tout moment sur les Mortels de l’Assemblée Nationale. L’Elysée avait un goût d’Olympe.

C’est que le souverain et le sacré ont toujours entretenu un rapport dialectique, fait d’intrication et de tensions successives. Souvent alliés (l’alliance du Trône et de l’Autel), parfois éloignés (loi de 1905), ils ont souvent un destin mêlé. C’est que, sans doute par anthropomorphisme, nous faisons de Dieu le souverain de l’Univers. Et, parallèlement, le Souverain, homme gouvernant les autres hommes, ne peut être banal : il a trait au sacré. Au Japon, on le sait, l’empereur est une figure immortelle. Pensons à l’effroyable supplice de Ravaillac qui avait osé tuer le roi, c’est-à-dire Dieu.

Napoléon se fait couronner empereur par le pape, Saint Louis guérit les écrouelles (c’est un roi thaumaturge : il guérit comme le Christ son modèle) : on ne peut que donner raison à Carl Schmitt qui écrivait dans son bien nommé livre Théologie politique : « Tous les concepts prégnants de la théorie moderne de l’Etat sont des concepts théologiques sécularisés ».

Cet équilibre entre le souverain et le sacré a été mis à mal par la Révolution de 1789. Comme l’écrit Kant, les sociétés humaines sont passées de l’hétéronomie (la loi vient d’une instance supérieure : le roi et Dieu) à l’autonomie (la loi vient du peuple, de la société elle-même). C’est le triomphe de l’immanence et de l’empirisme en politique. Cette évolution est ancienne et en germe au Moyen Age, du Xe siècle au XVIe siècle : c’est ce qu’étudie Kantorowicz. Othon veut imiter le Christ mais Frédéric II voit renaître le droit romain et une royauté fondée sur le droit. C’est la victoire des juristes. L’Etat devient un « corps mystique », comme l’Eglise. Il y a une sacralisation de l’Etat qui donne naissance à une mystique de la Patrie.

Mais comment faire tenir une société sans sacré ?  La religion, on le sait vient de religare, relier, lier : elle est le lien social par excellence. La République sans religion révélée a besoin de cohésion : ce sera la laïcité, de laikos, peuple en grec. Le peuple se donne comme religion le peuple : étonnante tautologie narcissique. La forme devient contenu : nous allons pouvoir désormais vivre ensemble. La laïcité est une religion, nous pouvons croire sur parole Vincent Peillon qui rappelle ce fait dans ses nombreux livres en évoquant notamment la figure de ce grand Père du Clergé républicain qu’est Ferdinand Buisson. Saint Buisson, délivre-nous du mal obscurantiste, qui permettait cependant d’assurer la cohésion de la société avec ses chimères transcendantes.

La laïcité, c’est la religion qui reste quand toutes les religions ont disparu. Le vivre-ensemble devenu nom, c’est ce qui reste quand tout lien social a disparu. Alors que faire ? Que penser ? On nous explique, avec Marcel Gauchet, que le christianisme préparait déjà sa sortie de la sphère de la politique : la laïcité serait un produit chrétien. Marcel Gauchet, cet humoriste. « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Certes. Mais c’est oublier un peu vite la Cité de Dieu de Saint Augustin et l’augustinisme politique qui affirmait ni plus ni moins que si le politique était défaillant, le théologique pouvait assurer des missions temporelles. Le politique était subordonné à une conception morale, elle même inspiré par le théologique.

Face à la menace islamiste, la République semble avoir trouvé des armes de destruction massive avec les ABC de la morale laïque et les livres d’Elisabeth Badinter. Même Marine Le Pen se fait le chantre d’une « laïcité intégrale ». Diantre ! Sans faire dans le défaitisme excessif, on peut cependant douter que la maigre laïcité, éthique bien étique, résistera à l’inquiétant rouleau compresseur du totalitarisme islamique. Il est vrai que, hélas, en un siècle, la laïcité est passée de Jules Ferry à Jean-Louis Bianco. Cruelle déchéance…Comme si de manière cruelle, le religieux assignait au tribunal du ridicule ses mauvais plagiaires. Voilà la revanche du sacré.

 

 

Mario Varault  

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Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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