Et le Marché fut !

À l’exception d’une ferme intention de conserver la foi pour certains et de sa réaffirmation militante et guerrière chez d’autres, la chose serait entendue : finie la soumission au dogme religieux, nous serions sortis de la religion, au plus grand bonheur de tous les tenants de l’émancipation. Finis aussi les grands récits politico-historiques, ces religions séculières dont les dernières manifestations furent le nazisme et le communisme. Enfin libérés, donc ?


Pas si vite, nous dit Dany-Robert Dufour. Notre société est malade ; malade, entre beaucoup d’autres, de ses errements économiques, de ses usages langagiers, de la désocialisation de ses institutions ou de l’égarement de son art comptant-pour-rien. Mais abreuvés des discours cacophoniques de nos chers experts, impossible de faire remonter tous ces symptômes à ce qui est pourtant bien une même et unique maladie : le libéralisme qui, bien que non mauvais en soi, aurait toutefois dépassé le degré au-delà duquel il se met à jouer contre lui-même. Son corollaire est le travestissement de l’individualisme en égoïsme, cet individualisme corrompu qui entend bien scier la branche sur laquelle il repose en rejetant les principes “transcendantaux” qui l’ont pourtant rendu possible. Nous sommes donc « salopés » par le marché. Ou plutôt par le Marché ! La majuscule est de mise puisque loin de n’être que l’instrument de régulation économique et sociale, le Marché serait le Dieu de l’époque, en concurrence libre et non faussée avec les religions plus anciennes qui se savent menacées par Lui.


Une religion qui n’est toutefois pas si nouvelle que cela, ses sources remontant à l’œuvre d’Adam Smith, qui, ne l’oublions pas, fut aussi théologien. Dans une société toute mandevilienne où chacun poursuit des buts parfaitement égoïstes et exhibe fièrement ses vices, l’intérêt général devait néanmoins être servi grâce à l’intervention d’une Providence, la fameuse « main invisible », qui transfigure les intérêts particuliers en richesse collective. Omnipotent pourvu qu’on le laisse vraiment jouer et qu’on le dégage de tout entrave, ce Dieu dépasse en puissance tous ses prédécesseurs, s’imposant en tout lieu, régulant tout, ne laissant aucun échappatoire. Il est une immanence horizontale.


De l’existence de ce divin Marché, ce que Dufour appelle les « troupeaux ego-grégaires » serait la preuve. Ce sont ces individus bruyants, désinhibés, incultes, sans aucun surmoi ni aucune culpabilité, « bien décidés à piétiner toutes les plates-bandes de la civilisation » sur leur passage. Ces troupeaux ont ceci de particulier que chacun de ses membres se croit absolument libre lors même qu’il est entièrement télécommandé par cette puissante bien qu’invisible « main ». Le Marché ne nous interdit rien, mais il nous laisse perversement la bride sur le cou : « plus de régulation morale, laisser-faire ». Ratée la société des égaux, voici celle des ego. Il faut surtout bien s’assurer que les membres du troupeau se croient libres de consommer les produits vantés par l’industrie culturelle notamment, car, forcé, l’individu postmoderne refuserait ! Nulle incompatibilité donc entre une société-troupeau de consommateurs et le déploiement d’une culture de l’égoïsme érigée en règle de vie.


Toute une « église mondiale » s’instaure pour diffuser ses dogmes. Elle a ses hérétiques, ceux qui ne souscrivent pas aux «bons» commandements économiques ou gênent l’avènement de la «gouvernance» ; elle a ses outils pour relier les membres de ce vaste troupeau : télévision, réseaux sociaux ; elle a son nouveau non-lieu de culte, le centre commercial, qui permet de les réunir physiquement ; elle a aussi sa bonne parole, le salut individuel par la consommation.


Cette religion du Marché ne permet toutefois pas de répondre au tourment de l’origine, elle ne présente pas de remède à la néoténie de l’homme, à savoir sa nature inachevée et prématurée au moment de sa naissance. C’est parce que l’homme est fini, et mal fini, qu’il se trouve dans le besoin de structure, de rattachement à un Autre, qu’il s’agisse des dieux ou de forces le dépassant comme le Roi ou la Nation. Les déconstructeurs ont eu beau jeu de tuer les dieux précédents, ils ont oublié que toute révolution représente à la fois un changement soudain et un retour périodique de l’astre à la même place orbitale : en se libérant d’un maître, l’on se prépare à en adorer un autre si ce n’est pas déjà fait. Mais le Marché ne fournissant pas de récit originel, il laisse un véritable vide symbolique qui ne peut se combler que par des valeurs certifiées par la tradition ou relevant du faussement authentique. Voici une présentation originale de la supposée « guerre de religions » actuelle : il s’agirait de celle du Marché contre les dieux anciens forcés de s’armer dans cette lutte à mort où la coexistence est impossible.


Rappelons-nous cette phrase de l’Évangile selon Matthieu : « ce n’est pas la volonté de votre Père qui est dans les cieux qu’il se perde un seul de ces petits ». Sous le joug du dieu Marché, peut-être n’a t-il jamais été aussi rassurant de se sentir telle une brebis égarée du reste du troupeau.

Cart Broumet

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