Editorial Fevrier : un monde sans sacré ?

La passion du Christ est vieille de deux millénaires et la Méditerranée est redevenue le grand tombeau des martyrs. En essayant d’atteindre l’opulente Europe, les déshérités d’Orient se noient en ses eaux baptismales. Fuyant la tyrannie ou la misère, ils défient la mort et rament vers leur Golgotha. Si leur antique pèlerinage éveille encore l’estime de quelques âmes pures, elle est un régal pour le babylonien Occident qui s’en délecte comme il se délectait naguère des persécutions du Colisée. Nanti de son pain et de ses jeux, il persiste dans les fautes de l’ancienne Rome quand la sainte charité aurait pu en faire la Jérusalem Nouvelle. Péché capital, notre avarice nous privera de toute rédemption. Car lavé de la corruption par les eaux pures dans lesquelles il se noie, le saint peuple des réfugiés trouvera un jour refuge en sa terre promise Et il affrontera notre monde déchu avec la fraîcheur d’un homme nouveau, pour dénoncer son lucre et abattre sa vile indifférence.

Bien des clercs pourraient tenir pareil sermon : ceux qui, toujours catholiques, pensent obéir aux vertus théologales en professant une charité simpliste et affadie. Et d’autres qui, souvent éloignés de toute communion religieuse, répètent avec zèle leur bréviaire : clergé humanitaire, prophètes de l’exode migratoire, thuriféraires de l’encensoir au thé vert… Leur règle impose de lancer une croisade humanitaire au moindre signe de « fermeture » ou « d’intolérance ». Leur commandement prescrit l’ouverture et proscrit la haine ; il annonce la rédemption après l’offrande et ordonne d’aimer son lointain comme soi même.

Prise en flagrant délit de théologie politique, la conscience universelle avait pourtant coutume de plaider non-coupable devant l’infraction religieuse comme devant le crime de fanatisme. Elle présentait un casier judiciaire vierge de la souillure superstitieuse. Or on trouve bien des athées pour honorer un nouveau culte en refusant de le consacrer. Traits particuliers de l’intelligence contemporaine : nous nous indignons devant l’or des églises et la vénalité des clercs quand n’importe quelle publicité mobilise tous les fantasmes en promettant une vie meilleure et renouvelée par un luxe intacte d’images, de promesses et de symboles ; nous nous tenons les côtes devant le rituel religieux en nous flattant de ne participer à aucune célébration mais le premier éclat de balle ou tempête dans la marre entraînent immanquablement les pieuses minutes de silence et processions de bougies.

Beaucoup se flattent d’avoir rompu avec l’organisation religieuse du monde mais peu ont pris assez au sérieux leur incrédulité pour poursuivre cette critique jusqu’aux idées centrales qui en dérivaient. Retournées à l’état démocratique, les grenouilles ne sont pas toutes tombées hors du bénitier. Mais leurs bougies ne feront pas oublier qu’elles ont éteint les lumières du ciel.

Car il est des forces qui ne peuvent rester enfouies trop longtemps. Lorsque sont épuisés les maigres palliatifs de célébrations officielles ou commerciales ; le sacré ressurgit sous des formes inattendues. Ces nouvelle dévotions sont souvent ridicules ; l’actualité nous montre qu’elles peuvent être aussi brutales. Dans le quotidien désenchanté, toutes les forces de l’imaginaire ne sont pas éteintes. En prétendant l’avoir exorcisé comme un vieux démon, le sacré se signale d’une manière conquérante et revancharde. Il serait peut être plus sage lui laisser toute sa place.

Hector Burnouf

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Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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