De la civilisation du sacré au sacre des minorités

Du Jinmu japonais au Romulus romain, les grandes civilisations du monde semblent, par-delà la spécificité que leur longue histoire aura suscitée, s’accorder du moins sur le mode religieux de leur genèse. La modernité, sur la base de nouvelles religion, a profondément modifié cette alliance.

Le christianisme a habitué l’Europe à percevoir dans la religion un discours « superstructurel » sur le monde qui serait venu renouveler le sens des réalités existantes par le procès d’une Révélation transcendante ; il est non pas pensée du monde mais pensée sur un monde ontiquement inférieur au Verbe. À terme, la position surplombante du discours chrétien visera à transformer radicalement le comportement des hommes.

Il est loisible de voir là le symptôme d’une vraie religion ; mais, même si l’on en venait à cette conclusion, on devrait voir que l’Europe allait à contre-courant de ce que l’Humanité avait vu comme sacré jusqu’alors. La pensée du XXè siècle, si riche de toutes ses explorations, nous a enseigné que le sacré était avant tout un “habiter”, et que l’habiter lui-même était une affaire sacrée. Le sacré délimite son monde, lui figure un horizon en même temps qu’il lui donne une frontière. On en trouvera un nouvel exemple chez les anciens Gaulois. Les mythes scolaires transmis par la romanité, à cause de la cueillette du gui et de la métempsychose présents dans la religion gauloise, nous ont fait croire à la bonne sauvagerie de la religion celtique (dont on trouverait donc des émules chez ces Bretons puants à dreadlocks !) ; c’était là oublier l’importance des sanctuaires qui se sont institués au moment où les peuples commençaient à prendre forme. Par le sanctuaire, la civilisation naissait, et en naissant, elle édifiait son nombril en même temps qu’elle instituait son monde. Le sanctuaire gaulois était à la fois une porte au centre de la terre vers les dieux souterrains et une ouverture, figurée par son enceinte, dans l’axe du Levant des solstices. La civilisation émergeait de la sauvagerie et elle prenait forme dans ces jumeaux que sont le peuple et la religion. Cuius regio, eius religio n’était finalement qu’une règle universelle. Nous pouvons encore voir les effets de ces dispositions spirituelles dans ce que nous pourrions appeler le « pathos du centre » qui pousse perpétuellement les peuples à connaître une refondation ou à se purifier par le réenracinement dans une renouatio temporum ce que fit Auguste à Rome, ce que firent les Japonais lors de leur modernisation (et ce que fit la Révolution ?).

On n’assommera pas notre lecteur avec les conclusions qu’il attend, à savoir la désacralisation totale de l’homme à la faveur de la disparition de ces religions qui l’encadraient socialement et politiquement. Certes, les nations se sont donné des constitutions, qui fixent des compromis provisoires dans des institutions obéissant à une rationalité technique désacralisée ; mais la religion n’en est pas morte pour autant comme mode de penser.

Elle a toutefois essentiellement changé de forme en devenant un parti aux mains de telle ou telle minorité. Cohabitent désormais dans de mêmes institutions des religions dont chacune a sa vérité, chacune sa vision du monde et sa volonté de transformer le comportement humain selon ses vues. La vérité enfantée par la raison moderne a disparu avec elle : on la nomme “post-vérité” quand elle se reconnaît cyniquement partisane, elle est en fait le retour des vérités diverses qui naissent de la fréquentation de mondes différents.

On pourra voir dans ces phénomènes le retour, sous la pression du religieux, de son éternelle alliance avec le politique que nous pouvions décrire plus haut ; mais on pourra aussi y voir, la religion étant passée par le sas de la minorité, un projet idéologique qui n’a plus rien à voir avec le lieu où il s’enracine, qui ne peut s’exprimer que par le combat contre les hommes, et au fond, contre les choses.

Cimon

 

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