Le retour du Cercle de Flore avec les dissidents d’Action Française

Au Cercle de Flore, la question des renégats maurrassiens ne semble pas tabou. Un livre, fortement discuté à sa parution en 1978 tente d’en dissiper le mystère. Son auteur, Paul Sérant connaissait fort bien la pensée de Maurras pour en avoir lu et travaillé les grands textes depuis sa jeunesse. Sans être à proprement parler Maurrassien, il n’a jamais caché une fascination pour cette école. Son ouvrage, Les dissidents d’Action Française lui avait fait accéder à une certaine notoriété. L’auteur reprend un travail de biographie politique par une série de portraits. Le livre va être lu, commenté mais a été peu repris en dehors de la sphère des droites nationales. Il aborde le destin et la pensée de ces hommes qui choisirent de rompre avec un des phares de la pensée politique au XX e siècle.

Sa réédition donne le prétexte pour s’y intéresser. L’ouvrage était tombé dans l’oubli. Comme pour conjurer cette injustice, plus de soixante personne s’étaient réunis au 10 Rue croix des Petits champs afin d’écouter le Professeur Olivier Dard, préfacier de cette réédition, par ailleurs docteur en Histoire politique et titulaire d’une chaire à la Sorbonne. Le Cercle de Flore n’avait pas organisé d’événement depuis juin. Il revient cette année avec un sujet prometteur en même temps que difficile. Ces dissidences, qui parcourent l’histoire de l’Action française ont bien souvent obstrué son développement ou terni son prestige. Éveillées par des auteurs intrépides, elles ont révélé les failles non négligeables du discours alors tenu par la ligue et le quotidien d’Action Française.

La discussion invitait à porter un regard lucide et critique sur l’Histoire de l’Action française où la dissidence s’était invitée depuis le commencement. Comme l’a rappelé le conférencier, le mouvement a vu s’épanouir nombre de jeunes plumes d’alors. Elle a su leur offrir un espace de liberté. Son prestige faisait tout son attrait. Ainsi, des pages comme la chronique littéraire étaient prisées du tout Paris. Ces hommes ont eu en commun d’enrichir les lettres et la pensée française. Ils furent pour l’Action Française un témoignage de grandeur.

Son drame est qu’elle n’a pas su les retenir. Les reproches qui lui furent adressées varient, bien que plupart aient directement visé la tête du mouvement.

Ils se plaçaient moins en rupture avec la ligue d’Action Fançaise qu’avec Maurras lui même

Insiste le conférencier. Décidant de rompre avec le vieux maître, Bernanos, Valois, Maritain, Maulnier… pointaient tous à leur manière les insuffisances d’une doctrine.

Une Rupture avec la Doxa

A ce titre, ces dissidences sont toutes le produit d’un contexte intellectuel. L’attrait pour le fascisme chez Brasillach ; la rupture avec Rome pour Maritain.. Ces individus observent souvent avec déploration l’évolution du mouvement. “Ces dissidents cultivent la nostalgie d’une Action française des origines“insiste le conférencier : “Ils ont construit la mythologie d’un mouvement d’avant 1914 apparaissant comme jeune et subversif face à la République parlementaire“. “L’Action Française se pense alors comme une entité capable d’opposer une synthèse entre le nationalisme et le socialisme français” rappelle-t-il encore.

Se pose pour eux « la question de la capacité de l’Action Française à penser le temps présent ». Avant 1914, le mouvement peut encore revendiquer le statut « d‘avant garde » ; son discours apparaît plus proche de la société de son siècle. Ces dissidences posent pour Sérant le problème de « l‘adéquation entre ce qu’est devenue l’Action Française » et ce qu’est « devenue la France des années 30 ». Celle-ci aurait eu des difficultés à penser « la nouveauté ». Maurras et ses suiveurs semblent en décalage avec leur époque.

Ils auraient revendiqué une fidélité à l’esprit des origines, tout en prenant des distances avec la lettre. Cet esprit invitait à opposer une contradiction audacieuse à la République sans pour autant restreindre sa pensée à des formes ou institutions figées. Ces dissidences peuvent elles s’apparenter comme on l’a observé pour le Parti Communiste à une réaction face à un dévoiement de la pensée ? Exprimeraient-elles des aspirations orthodoxes ? A cette question, le conférencier répond qu’il ne faut pas surévaluer la nostalgie pour l’Action française des origines. La Jeune droite des années 1930 est largement ignorante de l’Action Française des années 1900-1910. Il y a dans l’Histoire du mouvement, un problème de transmission entre les générations. Beaucoup de grandes figures du début ont disparu à l’occasion de la Grande Guerre. Leur témoignage manque à la jeune génération.

Ces hommes appartenaient résolument à leur époque. Les controverses avec Maurras en attestent.« Dans l’entre-deux-guerres, les questions quant à l’économie que l’Action Française n’a pas bien compris révèlent une réflexion assez élaborée chez certains de ses dissidents quand elle est largement absente chez Maurras ». Paul Sérant s’est beaucoup intéressé à la figure de Valois : «  l’Action française ne s’est jamais vraiment remise de son départ » assure le conférencier. « Il était de son temps, il avait compris que la guerre avait changé la société. Lorsqu’intervint la crise des années 1930, l’Action Française n’avait finalement pas grand chose à dire à l’inverse d’autres courants comme celui de la Jeune droite. On retrouve chez Thierry Maulnier une réflexion plus élaborée sur le sujet».

Les reproches portaient aussi sur le domaine esthétique. Une rhétorique généreuse et pamphlétaire comme celle de Bernanos était assez éloignée des canons classiques défendus par Maurras et Bainville. Comme d’autres jeunes plumes, Brasillach s’avouait sensibles au romantisme sous ses formes littéraires comme politiques. Si ce dernier célébrait encore Maurras comme un vieux sage, il montrait par ses affinités quelques distances. Cette même dimension explique aussi l’attrait que le fascisme exerça, par pur romantisme, auprès de la dernière génération d’Action Française.

Le problème de « L’inaction française »

Beaucoup se désolaient en outre de l’absence de véritable stratégie politique. « L’Action Française n a pas su gérer sa volonté électorale et se transformer en parti politique. » constate le conférencier. « Se présenter aux élections suppose de s’en donner les moyens », or ses tentatives électorales ont été des échecs. Reste la tentative du coup de force mais elle semble être en échec après l’événement ambigu du 6 Février 1934. « L’Action Française se trouve d’autant plus dans une impasse politique que le contexte de la France des années 1930 ne se prête à aucun bouleversement d’envergure » insiste Olivier Dard. « La situation n’est pas du tout la même en Allemagne et en Italie. Ce n’est pas la même crise. La France connaît une situation politique assez stable. Les ligues n’ont que peu de poids en réalité. Le coup de force ne semble pas possible » martèle le biographe de Maurras. Il révèle à une salle très attentive le manque d’attention du vieux maître pour la praxis politique : «  Faire de la politique, c’est autre chose que de se contenter de penser ». « L‘Action Française a attiré à elle des individus de qualité pouvant faire rayonner un tel journal. Maurras pense alors convertir des lecteurs en électeurs ; le journal prime sur toutes les autres activités. Ainsi, quand la ligue est dissoute en 1936, si Maurras s’en désole, il pense avant tout à maintenir son quotidien. »

Pour la plupart des participants, le constat n’est guère optimiste. L’histoire des dissidents d’Action Française permet de comprendre ses échecs et ses occasions manquées. En même temps, l’historien des idées reconnaît la centralité historique de cette école.

« Sa diversité a fait son prestige intellectuel » ; « il y a une centralité de la pensée de Maurras à droite comme il y a une centralité de la pensée de Marx à gauche » ; « La doxa maurrassienne n’a pas interdit une grande diversité d’expression à laquelle répondait la diversité de son lectorat » conclue le conférencier.

L’intérêt pour les dissidents témoigne du rayonnement de cette pensée. La discussion qui s’amorce avec la salle le révèle par d’autres exemples. « La pensée sartrienne était presque hégémonique après guerre, parle-t-on encore de sartriens ? En revanche, on observe toujours l’emploi de l’occurrence « maurrassien » (par exemple, pour qualifier Patrick Buisson) dans les médias ou le discours politique. » observe le professeur Frédéric Rouvillois présent dans la salle. Ces universitaires reconnaissent qu’un travail de recherche reste à mener tant sur les dissidents que sur la réception contemporaine de la pensée maurrassienne.

En introduction, Olivier Dard regrettait d’ailleurs que Paul Sérant, tout en dressant une galerie de portraits convaincante ne propose pas de vraie réflexion sur le terme « dissident ». « Ce terme ne va pas de soi, il renvoie bien davantage au monde communiste. Or Paul Sérant ne propose ni vrai fil directeur, ni typologie. Il n’explique pas non plus par rapport à quoi ces hommes sont entrés en dissidence ? Une doxa, un appareil ? » La discussion en aura peut être fourni l’amorce, en rappelant de surcroît que pour transmettre l’intelligence à droite, Maurras demeure un phare incontournable.

Hector Burnouf

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Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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