Un Fillonisme immense et rouge ?

Face à la prophétie auto réalisatrice Juppé-Sarkozy, un candidat semble en position de troubler le jeu.

Son livre-programme s’appelait « faire » ; providentielle cocasserie, l’auteur pourrait finalement tous «  se les faire ». En tout cas, il remplissait vendredi soir le palais des congrès. La salle, comble, n’avait pas feint son enthousiasme. Pour la « chauffer » comme on dit trivialement, les intervenants avaient la tâche facile. Quand le détail des mesures et la présentation du programme recevaient quelques clappements polis, la moindre mention du carton annoncé de leur candidat éveillait en écho des salves d’applaudissements. « On va gagner » entonnaient les 7000 comparses, percevant (non sans raison) que le vent était entrain de tourner en leur faveur.

« Charte-des-valeurs » oblige, on retrouvait parmi eux toute cette population moyennement sympathique habituée à garnir les rassemblements de la Droite et du centre. Comprenez : le commercial ordinaire qui-ne-compte-pas-ses-heures, le revanchard polytraumatisé du mitterandisme, les mamis Yvonnes portant en écharpe fourrée la mère de leur petit caniche ou le fonctionnaire réac, paria dans la salle des profs du collège Emile Zola. Ils étaient bien présents comme ils l’étaient d’ailleurs aux rassemblements de presque tous les  candidats.

C’est le peuple de droite générique, qui teinte le parti UMP de sa couleur de muraille. Il est aussi ennuyeux qu’il est prévisible. C’est bien à tord qu’on le qualifierait de « filloniste ». Nul doute qu’il ne se serait pas déplacé si la cotte du Sarthois n’était pas entrain de frémir. La Vème République l’a plusieurs fois montré, cette droite est habituée aux variations d’humeur : l’effondrement brutal du candidat Balladur en février 1995, corroborant le pendule de Panurge, avait fait se mouvoir la faune d’élus, cadres, militants vers le candidat Chirac alors même que tous le croyaient perdus en le suppliant de renoncer ; la tautologique chabanisation de Chaban en 1974 avait d’ailleurs actionné un mouvement similaire. Les 30 % de Fillon dans la dernière enquête d’Ipsos en font donc un candidat acceptable pour ce grand troupeau qui ne lui aurait affiché qu’indifférence et dédain si il était resté au seuil de 8, encore promis avant l’été.

De quoi est il le nom ?

L’intérêt du candidat s’arrêterait là s’il ne ralliait à lui que cette sinistre faune. Pour son bonheur, on retrouvait aussi dans la salle une autre droite, plus réelle. L’ancien « collaborateur » du président Sarkozy a su la fidéliser par une offre politique plutôt prometteuse. Héritier de Philippe Séguin, il se montre avisé en matière de politique étrangère. Se déclarant « souverainiste », il explique que la France ne peut rester dans un tête à tête asymétrique avec la puissante Amérique. Son projet d’alliance de revers avec la Russie et sa proximité avec Poutine séduisent à droite. Modérément hostile à la loi Taubira qu’il entend réviser, il entraînerait pour certains cadres de la Manif pour Tous le premier pas juridique d’une remise en cause fondamentale du mariage homosexuel. Partisan d’une baisse des charges conjointe avec une augmentation de la TVA, son plan de liposuccion du Mammouth étatique ne laisse pas indifférent.

Peut être, retrouve-t-elle en lui la proposition politique qui aurait dû être celle de l’UMP à sa fondation en 2002. C’est à dire la synthèse de ce qu’il y a de droitier dans les partis de droite : la défense de l’indépendance nationale du RPR, l’attachement aux libertés économiques chez les giscardiens et l’anthropologie chrétienne du CDS. Au lieu de quoi l’UMP a réussi la synthèse de ce que la droite a pu engendrer de pire : la verticalité jacobine des gaullistes, l’affairisme des libéraux et la moraline dégoulinante des chrétiens démocrates.

On classe Fillon comme « libéral-conservateur » , gaulliste en politique étrangère, son programme n’est certes pas révolutionnaire. Mais il apparaît pour beaucoup assez sain. A tout prendre, il s’agirait d’un moindre mal. Un moindre mal que le tempérament du candidat est sensé plutôt bien incarner. Répugnant à l’esbroufe, discret sur sa vie privée il affiche un style qui a fini par plaire au moins par contraste avec les autres candidats. Ceux-là semblent maintenant éveiller chez les électeurs un dégoût aussi fort que légitime.

A la Hussarde

L’auteur de cet article a vu aussi de biens curieux fillonistes depuis son détour estival à Sablé- sur-Sarthe. Génétiquement de droite, ils sont une variété au sein de cette espèce. Téméraires bretteurs, ils bataillent depuis un an pour leur champion, en employant des moyens même légaux et rêvent de faire mentir les prévisionnistes avisés. Ce sont les cadres érudits d’une droite légale qui en dissimule encore beaucoup. Eux, forment la droite réelle, perdue au milieu de sucreurs de fraises conservateurs ou d’hermaphrodites libéraux. Ils restent souvent fidèles à leurs émotions littéraires ainsi qu’à leurs premières passions politiques, même quand elles sont peu avouables. Ils affectionnent depuis Maastricht les déceptions et combats perdus. Certains ont vu les cendriers voler dans le bureau du Philippe Séguin des mauvais jours ; d’autres goûté au florilège d’anecdotes pasquaïennes. Si l’aventure filloniste connaît un meilleur destin, ces individus pourraient imprégner les lieux de pouvoir d’une bien saine doctrine.

Mais ces hussards furent aussi des bédouins. Ils ont eu à suivre leur candidat dans une longue traversée du désert. Lorsqu’en 2013, de mauvais conseillers l’enjoignaient de se faire violence et de se montrer brutal en attaquant Nicolas Sarkozy, les français se détournaient de lui. En revanche, lorsqu’il est apparu depuis quelques mois pour ce qu’il est : un châtelain sartho-mayennais au style impeccable, rayonnant par ses chaussettes de couleur, ses mocassins en crocodile et son habit anglais sur mesure, avec une parole mesurée mais un discours résolument conservateur, une certaine France s’y est soudainement reconnue. Cette France est celle « des notables et des notoires », des hobereaux habitant les maisons de maître ; qui partent courir le lièvre et sentent le cuir ou le tabac froid. Sa fresque sociale est délicieusement surannée. Elle est la classe qui répand le raffinement et la culture. Elle bouge peu mais sait parfois rugir. Elle se tient à aussi bonne distance des parvenus sarkozystes et que des anguilles juppéistes. Et elle pourrait être entrain de gagner.

Peut être était il donc aventureux de prophétiser « La fin des notables ». Cette campagne démentirait presque un esprit aussi fin que celui de Daniel Halévy. Sondages fillonistes à l’appui, on peut affirmer que la société française respecte encore la charge notariale, la dignité du médecin de campagne et le dîner chez la belle mère. Toutes ses espérances flotteraient elles maintenant sur la navire du fillonisme ? On aurait tord de trop s’illusionner. Le personnage reste un mystère. Et nous attendons encore de voir sa sincérité et sa détermination mises à l’épreuve. Mais son possible succès serait aussi intéressant comme symptôme que comme solution. Il témoignerait de la résistance d’une sociabilité pas tout à fait morte et qui saura se trouver un jour une pleine incarnation en politique. Monsieur le Premier Ministre lui offre un moyen d’expression commode en attendant des jours meilleurs ; par exemple celui du premier tour de l’élection présidentielle.

Hector Burnouf

 

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Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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