Editorial : Destin d’une bâtarde

Par de bien odieuses gauloiseries, la France s’est interrogée pendant plusieurs semaines sur l’actualité de son «roman national». Ses clercs ont vite rétabli l’ordre et expliqué que l’Histoire des ancêtres est toujours une fiction qu’un peuple se raconte à lui-même. Une fiction que notre Nation a justement renoncé à appeler « roman ». Gageons que l’usage politique de ce mot est bien ambiguë. On en parle bien à tort car un roman décrit tout ce qu’une nation refuse d’être. Sa naissance avec Don Quichotte révèle l’hybris d’un enfant bâtard, son ridicule désir de grandeur et l’incrédulité du monde qui l’entoure. Rien qui ne puisse affermir et rassurer une nation sur son sort ; rôle pourtant assigné au roman national. Lisons l’Histoire de notre cousin américain comme ce même roman et nous y retrouverons tous les fantasmes d’un enfant bâtard.

« Née d’une mère européenne et d’un père inconnu », l’Amérique croit comme Don Quichotte en son auto-engendrement ; comme tout bâtard, elle oppose au monde son désir de grandeur et provoque en réaction ses railleries. Railleries légitimes car sa bâtardise est essentiellement velléitaire. Si sa mère est bien européenne, son « père inconnu » est une insémination du fantasme. Tout ou presque lui vient d’Europe. Sa culture, sa langue, ses institutions ont la même origine que sa population. Du Maine à la Californie, les édifices glorifiant son passé reprennent tous les canons de l’architecture européenne. Prolongement du vieux continent, elle s’obstine pourtant à se placer en rupture avec lui en revendiquant son « exceptionnalisme ».

Cet exceptionnalisme, elle l’a halluciné en une « destinée manifeste ». Concept formulé au XIXe siècle, il fait de l’Amérique une nation missionnaire, promise à étendre au monde sa parole de paix et de liberté. Elle s’enracine dans le discours des pères fondateurs ; en adressant à la nation américaine ses adieux, le Président Washington proclame qu’aucune frontière ne peut faire obstacle aux principes de la constitution américaine. La souveraineté a vécu ; avec elle l’Europe et une certaine idée de la civilisation. Beaucoup parmi les premiers colons l’avaient fui. Dès l’origine, les nouveaux Américains semblent décidés à en déchirer la page. Reniant un continent déchu,ils promettent, armés d’un commandement divin, d’édifier la Nouvelle Jerusalem sur une terre « vierge » (disons plutôt , comme bien peu de natifs amérindiens peuvent encore en témoigner). Cette ambition semble aujourd’hui contrariée : au sein de la société américaine, les communautés s’affrontent ; sa gigantesque classe moyenne incarnant l’american dream est aujourd’hui largemen tdéclassée socialement ; à l’étranger, elle déploie une diplomatie véhémente pour pallier le réel recul de sa puissance.

Projet politique audacieux, l’Amérique semble entraînée sur la pente de l’échec. Les écrivains français en eurent les premiers l’intuition. Alors que s’achevait la conquête de l’ouest, Tocqueville décrivait toutes les congestions de la jeune démocratie et Baudelaire, plus vif, la menace d’une « barbarie éclairée au gaz ». L’Amérique est pour l’Europe un mystère que plusieurs siècles de mépris et de fascination n’auront fait qu’épaissir. Le traitement de l’actualité américaine par nos médias signe cette incompréhension pluriséculaire.

Car l’Amérique change. On y voit le candidat républicain, arrachant le soutien de son parti à la hussarde, faire voltiger les mensonges
sur lesquels elle avait vécu : mélange post-racial, indéfectibilité du rêve américain et guide du « monde libre ». Instruits de leurs erreurs, les enfants prodigues renoncent parfois à fantasmer leur bâtardise

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Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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