Qui est Hillary Clinton ?

 Au prétexte d’un discours prononcé début juin sur la politique de défense, appelée plus diplomatiquement « politique de sécurité », la candidate démocrate Hillary Clinton rappelait fort justement que l’Amérique n’aurait pas simplement à choisir en novembre un président mais aussi un « Commander in chief ». Ce « Chef des armées » aura été pour l’ancienne secrétaire d’État une expression délicatement opportune. Que l’on s’instruise de sa conduite à la tête de la diplomatie américaine et on parlerait plus volontiers d’une future « chef de guerre ».

L’anecdote figure dans les mémoires du républicain Robert Gates, ministre de la Défense sous Georges Bush, maintenu par Barack Obama pendant son premier mandat. Celui-ci pensait devoir incarner la fermeté au sein d’une administration démocrate perçue comme prudente et tiède. Et, rapidement, il fut surpris par une Secrétaire d’État à peine moins belliqueuse que lui. Dès 2009, un différend opposait le Pentagone à la Maison Blanche sur l’engagement de l’armée américaine en Afghanistan. Le président souhaitait définir une date de départ et limiter l’ampleur des renforts. Au sein du gouvernement, Hillary Clinton faisait alors front avec Gates et les généraux Petraeus et McChrystal partisans d’une intervention massive sans date préalable de retrait. L’exécutif dut ajuster sa position pour parvenir à un compromis. Au déclenchement des révolutions arabes en 2011, elle défendait avec conviction l’intervention en Libye et l’armement des opposants « modérés » à el-Assad. Quittant l’exécutif en 2012, elle profitait d’une liberté de parole retrouvée pour exprimer publiquement certains désaccords avec l’administration à laquelle elle avait appartenu. Et ces reproches concernaient toujours l’emploi de la force. Au moment des événements ukrainiens, elle incitait l’administration à offrir davantage de garanties (notamment militaires) au gouvernement putschiste de Kiev ; pour le justifier, elle révélait à l’humanité un incroyable secret de polichinelle : la nature despotique du pouvoir russe. De même, elle a milité pour établir en Syrie une zone d’exclusion aérienne en 2013, ce qui formellement aurait constitué un acte de guerre contre le gouvernement d’el-Assad.

Son bilan à la tête de la diplomatie américaine suffit à démontrer sa fermeté. Et rien n’indique qu’elle sera plus tendre que les précédentes administrations. Ses liens avec l’oligarchie militaire sont anciens. En 2002, elle entre dans la commission des affaires étrangères du Sénat, véritable un nid d’aigles interventionnistes avec en son sein des élus comme John McCain. Elle se fait depuis au Sénat comme au sein du Parti démocrate le porte-voix des intérêts du Pentagone et nourrit sa réflexion auprès de piliers de la défense Américaine.

 

Une conception classique de la puissance américaine

Sa conception reprend une approche classique de la puissance américaine. Elle rejoint la plupart des administrations depuis 1945 (Nixon excepté) en affirmant que le pouvoir militaire est indispensable à la défense de l’intérêt national et qu’une intervention est plus bénéfique (ou en tout cas moins dommageable) que la passivité. Pour ses grands desseins, l’Amérique doit conserver d’amples moyens d’attaque et de projection. Et pour légitimer cette entreprise, elle assure que sa nation est pourvue d’une nature exceptionnelle : « nous sommes la plus grande nation au monde et nous le demeurerons pour le siècle à venir » claironnait-elle en 2010.

Les nouveaux amis de l’ex-première dame ne s’y sont d’ailleurs pas trompés. Théoricien du Néo-conservatisme et défenseur convaincu de toutes les interventions militaires récentes, Robert Kagan assurait en avril que la plupart de ses thuriféraires seraient « derrière Hillary ». Son épouse Christina Nuland a occupé un rôle premier (quoi qu’encore mal défini) en Ukraine en 2013. Elle pourrait prendre la tête de la diplomatie américaine dans une future administration Clinton. Ce couple très influent entretient des relations anciennes avec elle. Prenant des distances avec le parti Républicain, ils ont été rejoints par la plupart des néo-conservateurs et quelques faucons du parti Républicain dans leur soutien à Clinton (dont l’ancien président de la Banque Mondiale Paul Wolfowitz).

Une Chef de guerre pragmatique

Une étroite communion de vues unit ce jeune courant politique à la candidate démocrate. Aussi une commune aversion pour le candidat républicain : celui-ci semble ne plus croire en l’intérêt que trouve son pays dans la conservation d’un ordre mondial coûteux et facteur de désordre, quand la démocrate multiplie les plaidoyers pour l’interventionnisme et assimile toutes critiques à une vision « égoïste et étriquée ». Cependant, on se méprendrait à faire de Hillary Clinton une pâle copie des idéologues néo-conservateurs. Elle n’est même pas à proprement parler un « faucon ». D’abord parce que le monde ne se divise pas entre « colombes » et « faucons ». Parmi les décideurs de la politique étrangère, les adeptes de la paix à n’importe quel prix sont aussi peu nombreux que les va-t-en-guerre motivés pour réduire en cendre les cinq continents en y rependant dans le quart d’heure les semences d’exceptionnalisme américain. Hillary Clinton, contrairement aux héritiers de Fukuyama et de Strauss, ne philosophe pas la politique, elle la pratique. Elle ne semble effrayée pas l’usage de la force. Mais un mouvement d’humeur ne suffira jamais à lui faire déclencher une offensive nucléaire généralisée. En revanche, elle se montrera ferme pour la défense d’enjeux stratégiques importants.

Aussi, les grands médias ne commettent pas d’erreurs formelles quand ils la décrivent attachée au droit international, à la stabilité héritée de 1945 et à la forme de paix qui s’est imposée dans le monde depuis le dernier conflit mondial. Simplement, ils « oublient » de préciser que ce droit, cette stabilité et cette paix sont largement favorables à la puissance américaine et garantissent son maintien comme «plus grande nation du monde pour les décennies à venir», Hillary Clinton en 2010. Avec un objectif si bien défini et si facilement traduisible dans toutes les langues du vaste monde en : « on vous écrase et après on discute », elle peut, pour l’atteindre, se montrer très sage et pragmatique. Comme elle l’a affirmé, la démocrate pourra alternativement employer les moyens de la paix et de la guerre, ceux de la diplomatie et ceux de la force ; être comme l’écrit le New York Times dans un récent portrait, « être alternativement Faucon et « Colombe ». L’essentiel est de maintenir le rôle qu’elle estime si « particulier » de l’Amérique dans le monde et à ce titre si chérissable. Elle efface donc la traditionnelle distinction entre l’école « idéaliste » et l’école « réaliste » dans la politique étrangère américaine : son idéalisme légitime le règne américain et son réalisme permet justement de le réaliser.

Un parcours cohérent

Des esprits avisés pourraient déceler dans son parcours quelques incohérences. Issu du mouvement contestataire des facultés américaines de 1968, elle est aujourd’hui l’icône de la gauche progressiste américaine. Elle est une sorte de bouclier pour tous les observateurs malins et sans frontières qui redoutent qu’une présidence Trump « attise les tensions » ou précipite la fameuse « troisième guerre mondiale ». Comment une démocrate si éloignée de la redoutable droite réactionnaire pourrait à la fois porter l’étendard des minorités ethniques, sexuelles, animales ou végétales en même temps que celui de l’armée américaine ? Elle ne porte pas les mêmes thèmes politiques que ses soutiens néo-conservateurs et n’emploie sûrement pas le même lexique. Mais elle légitime le rôle de leader moral et politique que devrait jouer l’Amérique dans le monde. Que ce sentiment de supériorité morale s’appuie sur des idéaux conservateurs ou progressistes, ils servent l’Amérique pour légitimer sa puissance et confondre ses intérêts avec ceux du monde.

Longue mort à l’astrologie car les Cassandres sont toujours bavardes (et souvent moins pertinentes qu’elles ne pensent l’être). Des commentaires en bas d’articles annoncent régulièrement des coups d’État en terre inconnue ou révèlent aux masses incultes la source cachée et occulte du  pouvoir sur lequel on nous ne dit pas tout. Mais sachez-le, rien de ce qui est affirmé ici ne relève d’anticipations hasardeuses. Nous nous en tenons au lègue de l’histoire et aux intentions affirmées par notre tête de turc du jour ; la candidate démocrate. Cela suffit à clairement définir l’enjeu de la prochaine élection présidentielle : d’un côté le candidat républicain, prêt à tourner une page de l’impérialisme américain ; celui établi par l’ordre financier, économique, politique et militaire établi au sortir de la seconde Guerre mondiale et dont Trump a compris l’essouflement. De l’autre une candidate déterminée à le maintenir et prête pour cela à en faire payer au monde le prix, fusse-t-il celui du sang.

Hector Burnouf

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Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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