« Gaulliste social », une tautologie ?

Il semblerait que la particularité du gaullisme soit de connaître autant de définitions et d’acceptions que d’hommes politiques qui s’en réclament. Parmi eux, certains y ajoutent le qualificatif de « social », comme pour mieux se démarquer de la tendance, pourtant déjà ancienne, vers une conversion de leurs formations politiques au libéralisme. Mais le gaullisme n’est-il pas par définition social ? « Gaullisme social » ne serait-il donc pas un tautologie ?

Il va de soi que chez le général de Gaulle, la question sociale occupait une place fondamentale. Issu d’un milieu familial profondément catholique, et passé chez les Jésuites, Charles de Gaulle était largement imprégné des conceptions du catholicisme social, en particulier de La Tour du Pin et d’Albert de Mun desquels il retenait des idées assez proches du corporatisme. De Gaulle n’était pas non plus étranger à certains pans du socialisme de Proudhon ou de Leroux, de même qu’il puisait dans celui humaniste voire mystique d’un Péguy, sans omettre ce qui chez Barrès et Bernanos conduisaient à une critique du machinisme et de la finance capitaliste.

Fervent opposant au libre-marché sans frein ni loi, de Gaulle n’était pas pour autant un partisan du socialisme, mais à la recherche permanente d’une « troisième voie » comme purent l’être certains « non-conformistes des années 1930 » à l’image du personnalisme chrétien d’un Emmanuel Mounier. Dénonçant l’illimitation du monde capitaliste, les méfaits du matérialisme et de l’individualisme ainsi que le règne de l’argent, Mounier, et de Gaulle après lui, tenta de dégager une voie humaniste alternative qui ne soit ni celle du capitalisme libéral, ni celle du marxisme. Proches des positions gaullistes sont également les conceptions « non-conformistes » au sujet d’un État fort et organisé soucieux du bien commun et de la défense des communautés naturelles .

On trouvait au coeur de cette solution médiane les idées de la « participation » et de l’ « association capital-travail », à savoir celles des travailleurs aux bénéfices et aux prises de décision de l’entreprise. Certains y voyaient un moyen de résoudre la question sociale résultant des injustices du capitalisme, et donc d’atteindre la réconciliation et l’unité nationale. Cette poursuite d’une voie alternative aux deux grandes idéologies de son temps transparaît pour le mieux lorsque le général de Gaulle écrit que « le capitalisme n’est pas acceptable dans ses conséquences sociales. Il écrase les plus humbles. Il transforme l’homme en loup pour l’homme. Le collectivisme n’est pas davantage acceptable : il ôte aux gens le goût de se battre ; il en fait des moutons. Il faut trouver une troisième voie ». De Gaulle faisait souvent référence au concept de « dignité de l’homme », qui devait constamment être garantie et préservée, ce qui l’amenait à dénoncer l’ « infirmité morale du capitalisme » ainsi que les « insatisfactions massives et perpétuelles » causées par la doctrine du « laissez-faire, laissez-passer ». Cette volonté de concilier unité nationale et justice sociale explique la diversité du spectre des gaullistes, qui, bien qu’en grande majorité composé d’hommes de droite et de centre-droit, comprenait également ceux que l’on a désigné comme « gaullistes de gauche ». Pour la plupart issus des milieux socialistes, radicaux ou sociaux-démocrates après la Libération, leur proximité avec De Gaulle était tant affective (pour l’homme de guerre de la libération nationale), qu’intellectuelle envers l’homme d’État aux idées sociales. Les rangs de cette famille du gaullisme furent ainsi composés d’hommes tels que le Résistant de Combat et d’Alliance René Capitant, le socialiste et Résistant Louis Vallon (qui sera parmi les fondateurs du RPF), les radicaux Philippe Dechatre et Edgar Faure, ou encore le syndicaliste CGT Pierre Le Brun.

L’instrument devant permettre cette maîtrise de l’économie, et plus largement d’agir sur le cours des choses, c’était l’État ; pas un État tout-puissant ôtant tout esprit d’initiative, mais un État source de libertés car garant d’une sécurité. Refus du libéralisme économique sans limites donc, au profit d’une politique économique orientée par l’État en vue d’un développement volontariste assuré par la planification, cette « ardente obligation » pour le Général. Loin des caricatures, le Plan ne se voulait pas un carcan, mais indicatif et incitatif, fixant le cap mais déléguant l’autonomie nécessaire à sa réalisation. Il était l’équivalent de la planification militaire : l’économie est subordonnée à la politique tout comme la tactique est la servante de la stratégie. En cela le gaullisme est très proche du colbertisme, inséparable de l’étatisme et de la volonté politique, mais garantissant des libertés et des marges de manoeuvre en vue de l’accomplissement des objectifs fixés.

Parler de « gaullisme social » apparaît donc bien comme une tautologie tant la pensée du Général est inséparable des préoccupations sociales. Or, au milieu de l’océan libéral actuel, se qualifier de «gaulliste social» n’est pas anodin, et témoigne de la volonté de se rapprocher d’un gaullisme originel. Se dire gaulliste social, c’est s’inscrire dans la lignée des Séguin et Pasqua plutôt que dans celle des Sarkozy, Balladur et Chirac. Se dire gaulliste social c’est faire le choix du « premier RPR » plutôt que celui des années 1980 ayant fini par appeler à voter oui à Maastricht en 1992 ou de l’UMP-LR. Se dire gaulliste social c’est résister aux chants de sirène d’un libéralisme exacerbé et donc refuser d’accorder une légitimité à la commission européenne . Se dire gaulliste social c’est adopter une certaine conception de l’homme, et donc savoir freiner la marchandisation du vivant et ne pas céder aux dérives du Droit libéral.

Ainsi le message du gaullisme social aujourd’hui est peut-être celui qui invite à replacer l’homme et sa dignité au coeur de la société, et donc du politique. Mais il se pourrait que ceci ne soit qu’un vœu pieux, et que le grand drame des gaullistes sociaux fut (et est sûrement toujours si l’on pense à un Jean-Pierre Chevènement ou à un Henri Guaino) comme le disait Charles Pasqua à propos de Philippe Séguin, de « ne pas voir d’ambition personnelle » mais « une ambition pour la France ». Hommes de réflexion, d’une épaisseur politique et intellectuelle reconnue, à la pensée indépendante, mais dotés d’un potentiel qui n’a encore jamais réussi à se transformer en une victoire personnelle nationale.

Cart Broumet

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