Voyage au bout de l’ennui

Les vacances de Clovis Deforme, où il est question de canicule, de Gaston Dominici, du Sud, du métro et d’une baignoire.

Il faisait chaud depuis quelques jours et, tel Bardamu dans son épisode camerounais du Voyage au bout de la nuit, je supporte assez mal la chaleur. Aussi mes nerfs, déjà mis à rude épreuve par mon « job » d’été consistant à servir des clients imbéciles et pénibles, lâchèrent-ils lorsque le thermomètre dépassa les 32°: il a suffi d’une paire de claques envoyée à un client particulièrement agaçant et malpoli pour précipiter la fin de mon contrat de travail et le début de mes vacances. Je me retrouvai donc devant le cornélien dilemme qui pousse à choisir entre tourisme maritime et tourisme montagnard. La Grande-Motte, dans l’espoir d’en attraper des petites, drainées vers le Sud par le tourisme prolétarien, ou Le Fion, petit hameau de Haute-Savoie juché en pleine vallée d’Abondance (ça ne s’invente pas…) ?

Autre point important: trouver un endroit où ne passait pas le tour de France, afin de n’être pas dérangé par les masses de touristes belgo-hollandais gavés de frites, de mauvaise bière et de gadgets à la con récupérés au vol lors du passage de la caravane.

Et pourquoi ne pas faire un tour dans un coin perdu de la Haute-Provence? Moi qui suis de sensibilité écolo, c’eût été l’occasion de marcher dans les pas de deux grandes figures de l’écologie française: Giono, sur le plan littéraire, et Gaston Dominici pour pour le terrorisme vert. Dominici, figure de la lutte environnementale?

Je vous sens perdus, vous pensez que je déraille. Et une fois de plus, vous vous trompez. Envisagez la chose ainsi: un papy qui bute une famille de touristes anglais venus faire du camping sauvage sur ses terres, saccager la Nature, balancer leurs boîtes de beef, de beans et de beer dans la garrigue, n’est-il pas, à sa manière, un éco-warrior, un justicier de la Terre Notre Mère? Je gage que Dominici a plus fait pour la protection de l’environnement et la lutte contre le tourisme de masse, pollueur et destructeur de l’environnement, que n’importe quel groupuscule se réclamant de l’écologie politique; entre Waechter se faisant interviewer par un type déguisé en castor dans son clip de campagne pour les législatives de 1997, ou bien Emmanuelle Cosse avec son look de baleine échouée, et le fusil d’un vieux patriarche, je crois que l’on distingue assez bien ce qui est écologiquement opératoire de ce qui ne l’est pas. En effet, la tuerie de Lurs a sans doute protégé ce petit coin de garrigue de la déferlante migratoire saisonnière des touristes pendant de nombreuses années. Merci papy Gaston. M’étant arrêté sur ce choix, ne restait qu’à préparer mon voyage en terre sudiste, pour découvrir ces moeurs qui me sont si étrangères (la pétanque, le bruit des cigales, le rosé, l’accent ridicule et le vote Le Pen). Je préparai mon paquetage avec tout le nécessaire de survie: chaussures de rando, chaussettes de rechange, anti-moustiques, capotes, taser… Comme d’habitude j’eus du mal à me décider sur les bouquins à prendre: c’est finalement au hasard que je tirai dans la pile de bouquins « à lire » de ma bibliothèque du Jacques Perret, une biographie de Louis XI, le dernier bouquin de Nabilla, ainsi qu’un autre, peu compatible avec les valeurs de la République d’après les critères de Manuel Valls, dont je tairai le nom pour ne pas jeter l’opprobre sur la Camisole.

J’étais fin prêt, je partais sac-au-dos de la résidence, direction la gare de Lyon. Lesté de 15 kilos de bagages, je suai déjà à grosses gouttes; arrivé dans le métro, ce fut pire. Je dégoulinais littéralement, j’avais l’impression de me liquéfier, je pensais qu’arrivé à la gare, on me retrouverait à l’état de flaque sur le sol cradingue de la rame, et qu’un Malien préposé au nettoyage effacerait toute trace de mon intense et sublime mais trop bref passage sur cette terre, d’un rapide coup de serpillère. Je commençai à respirer mal, je suffoquai, j’étais à deux doigts de la syncope, et je voyais les visages alentours se gausser de mon calvaire. Ces enfoirés attendaient ma mort comme celle du taureau dans une arène de corrida, et je me demandais lequel d’entre ces pervers sadiques allait revêtir la très homoérotique tenue du torero pour venir me porter le coup fatal. Rassemblant ce qui me restait de force, je m’élançai hors de la rame à l’arrêt suivant, mis mon taser dans la poche de mon bermuda (au cas où…), repris le métro en sens inverse, rentrai chez moi, fermai à double tour, et me jetai dans la baignoire remplie d’une eau délicieusement glacée. J’étais bien, je commençai à respirer, je me sentais revivre. C’est donc tel un des Esseintes avortant ses projets de voyage que je passai mes vacances chez moi, dans le confort douillet de mon appartement parisien. « Les voyages forment la jeunesse », dit-on. Ce sont là des conneries fabriquées par la SNCF et le secteur de l’hôtellerie, y’a rien de formateur dans le fait de manquer de mourir en se rendant dans une gare! Du rosé dégueulasse, un film avec Fernandel, quelques pages de Giono, je l’avais, ma part de Provence, dans mon chez-moi parisien, pas besoin de faire des kilomètres sous une chaleur de tous les diables! Et puis, tout à fait entre nous, on lit aussi bien Nabilla dans sa baignoire que dans la garrigue…

 

Clovis Deforme

A propos de Hector Burnouf 63 Articles
Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire