Nuit debout ou nuit débile ?

C’est vers Bastille, sa colonne phallique, ses bars de merde et sa faune d’abrutis, que ma recherche continuelle de sexe, particulièrement exacerbée en ce printemps, conduisit mes pas. J’avais entendu parler d’une soirée dans une colocation d’étudiantes en arts, lettres, langues; bref, des matières fortement féminisées, tout à fait ce dont j’avais besoin. J’avais beaucoup hésité sur la tenue à adopter: les chaleurs printanières m’encourageaient à choisir un costume en lin beige surmonté d’un panama, lorsque je me souvins qu’il s’agissait d’une soirée à Bastille, qui plus est avec des E.G.A.F.P.P. (Etudiants de Gauche A Fort Potentiel de Plouquerie).

Pour être raccord avec ce petit monde et éviter de voir mon costard salopé par l’éternel crétin bourré de soirée qui renverse son gobelet sur vous, j’optai pour un t-shirt Nirvana et un jean délavé. Je ne me rasai pas, ce qui me faisait ressembler au Che (en plus beau), augmentant ainsi mon potentiel de séduction auprès d’écervelées pas encore sorties de l’adolescence mentale qui consiste à trouver charmante la figure du rebelle à poils au menton. Je sonne, on m’ouvre, je tends la bouteille de rhum-charette achetée pour l’occasion et me dirige vers la pièce principale. Tout de suite, j’étais dans l’ambiance. La sono passait l’insupportable « Hasta Siempre Commandante »; des petites E.G.A.F.P.P dont le brun latin de cheveux et de peau répugnait à mon caractère d’homme du grand nord, écoutaient quasi religieusement un barbu brun aux yeux bruns qui relatait avec beaucoup d’emphase sa semaine Nuit Debout place de la République: « un truc super-fort, méga-puissant, j’ai vraiment senti qu’il se passait quelque chose, on était tous là, tu vois, et à chaque moment, on emmagasinait un degré supplémentaire de conscience citoyenne, j’sais pas comment dire, le truc trop beau, quoi! ». Agacé par l’indigence de ces propos, je m’éloignai du petit groupe et me servis un verre de sangria dans le saladier prévu à cet effet. Tiède et mal dosée. Tant pis.

Deux étudiantes à lunettes parlaient littérature, aussi vis-je s’entrouvrir pour moi une fenêtre de tir. Je m’incrustai entre les deux femelles. La conversation portait sur Shakespeare. « J’ai vu récemment un Hamlet, dans un petit théâtre du 18ème, avec un acteur trisomique dans le rôle-titre; le metteur en scène expliquait dans Tecknikart son parti pris, pour accentuer le décalage entre le personnage d’Hamlet et le monde qui l’entoure. Bon, il avait régulièrement recours à un souffleur, mais c’était tellement touchant, tellement émouvant qu’en fait, on faisait vite abstraction. C’était vraiment trop stylé. Bonne semble définitivement s’écrire avec un « C ». De nouveau agacé par ces sottises, mais également par les effluves cannabiques autour desquelles fraternisaient des abrutis en sarouel, des dread-loqueux zadistes et un drôle habillé en rasta, je pris l’air sur le balcon, et allumai un cigare dominicain acheté en route. Immanquablement, deux E.G.A.F.P.P., qui fumaient des roulées comme tous les E.G.A.F.P.P., me demandèrent de leur faire partager mon corona. Je dus leur expliquer qu’un cigare n’était pas un joint, et qu’il est du dernier manque de savoir-vivre de vouloir voler les volutes d’autrui. Piqués par ma réponse, ils se contentèrent d’un petit « Sympa… » pour marquer leur désappointement, et n’insistèrent pas.

Mon cigare terminé, je me relançai dans l’arène, toujours en rut, prêt à la saillie, à la recherche d’une femelle. Elle était là, dans son coin, buvant seule et fumant une clope, avec sa coupe garçonnet (rasée sur un côté, les cheveux longs et teints en verts de l’autre), ses piercings et ses bagues à têtes de morts. J’engageai la conversation: au début réticente, elle se décoinça petit à petit, et me confia qu’elle était une « artiste en rupture avec les conformismes de la société », ce qui évidemment dérangeait et la faisait passer pour marginale. Ca se présentait bien pour moi, et je lui demandai si elle voulait me faire visiter son atelier, bien évidemment pour voir ses toiles, ses sculptures, etc… « Nan j’fais pas ça, c’est ringard, j’fais des performances, tu vois, pasque faire des objets, les vendre, les acheter, les entasser, les exposer, c’est dépassé, tu vois? » Ca se compliquait. Elle m’expliqua que son dernier « travail » avait consisté à envelopper son corps nu dans du scotch et à réciter dans une concession automobile des slogans publicitaires pour voiture entendus à la télévision, pour dénoncer la réification du corps des femmes par la société marchande consumériste et machiste, gnagnagna… J’avais l’impression d’avoir entendu mille fois ces conneries pseudo-conceptuelles, aussi je tournai le dos sans attendre la fin de l’explication, et un peu lassé par tous ces E.G.A.F.P.P., quittai les lieux sans dire au-revoir, regagnai les arrondissements civilisés et téléphonai à une ex, une Russe venue étudier en France, ravie de me reparler après plusieurs mois de silence de ma part; elle but un peu, beaucoup, vint chez moi et me fit passer une fin de soirée satisfaisante.

Clovis Deforme

A propos de Clovis Deforme 19 Articles
Né à la fin du XXème siècle. A rejoint la Camisole en 2015. Elu à l'Académie française en 2058.

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