Le Salut du Monde passe par Boris Johnson

Boris save the Queen !

Grand Mère fut étonnée l’été dernier de recevoir une carte postale à l’effigie de Boris Johnson. Avec mon voyage à Londres, elle espérait pouvoir afficher sur le buffet familial une image de Big Ben, Centrale Park, Westminster Abbaye, Hyde Park ou une photographie du royal coucou d’Elizabeth Windsor ; c’est à peu près tout ce que l’on retient d’une connaissance touristique et superficielle de la Capitale Anglaise. On y oublie au demeurant son très récent changement d’état, rendant assez obsolètes voir ridicules ces quelques vestiges de Moyen-Âge soigneusement embaumés par le conservatisme farouche des anglais et dûment exploités par l’industrie du voyage.

Quoi qu’on lise sur les brochures, Londres n’est plus dans Londres. On y renifle davantage le curry que les vapeurs de cuisson de leur plat national : le carbone de Roast-beef. Son nouveau maire, Zadik Kahn, musulman revendiqué n’a plus le sang normand des vainqueurs d’Hastings et ne compte ni particules ni duc de Marlborough dans sa lignée. Boris Johnson s’est lassé du cornichon (ignoble monticule de verre abritant les bureaux de la municipalité londonienne) et a laissé les travaillistes, pour reprendre la mairie, coaliser les néo-london
iens, anciens sujets de la reine venus de tout ce qui constituait son empire. Boris lui entend gagner un poste à sa mesure XXL. Il espère bientôt franchir la Tamise pour entrer au 10 Downing Street, résidence exiguë des premiers ministres de sa Majesté.

Hélas, le lieu a déjà un locataire, David Cameron, plutôt bien installé et confirmé dans son bail par les nombreuses campagnes difficiles qu’il eut à remporter, souvent d’ailleurs avec brillo. Comment Boris entend il chasser cet intrus qui se dresse devant son destin ? En se saisissant du referendum soumis au peuple britannique sur la sortie de l’Union Européenne pour appeler à voter « non » et contraindre ainsi à la démission un premier ministre qui a lié son destin au succès du « oui ». Le vainqueur du « Brexit » prendrait dans la foulée la tête du parti conservateur en invoquant la légitimité populaire de sa position anti-UE.

Qu’importe que Boris ait par le passé plusieurs fois refusé l’hypothèse d’une sortie de l’Un
ion et qu’il ait administré la ville la plus europhile et européenne d’Angleterre. Il porte une campagne plein de bruit et de fureur. Son discours est souvent aléatoire, comme un conte raconté par un idiot. On lui demande d’argumenter, de préciser sa position, Boris répond « Si l’Union européenne était un animal, elle serait un homard… Parce que l’UE, par son fonctionnement même, encourage ses membres à commander du homard au repas sachant que ce sont les autres qui vont payer l’addition – les Allemands, souvent » ou encore «  Certains disent qu’Obama snobe les Britanniques. D’autres disent que c’est le symbole de l’aversion ancestrale à l’Empire britannique d’un président en partie Kényan »

Les vils politiciens alors s’indignent. Boris ne comprend ni ne parle pas leur langue de pute. Jamais il n’a voulu se conformer à leur exemple bien qu’il les ait toujours fréquentés. Avec David Cameron et Georges Osborne au prestigieux collège de Elton puis à la faculté d’Oxford. son charisme précoce le distinguait déjà de ses comparses ; le distinguaient aussi « ses soirées étudiantes » du Bullington Club où les membres pouvaient à loisir saccager leur lieu de réception pour ensuite laisser l’assurance parentale régler la note et les réparations.

Diplômé, il entreprend une carrière journalistique. Correspondant à Bruxelles, il sera marginalisé pour avoir falsifié certains entretiens. En politique à partir de 2001, il sera avare en finesse et rappellera le caractère assisté des habitants de Liverpool après qu’un otage originaire de cette ville, Ken Bigley, ait été décapité en 2004 : « ces gens se complaisent dans un statut de victime ». Diplomate en devenir, il ne manquera pas de provoquer quelques incidents dans les ambassades en comparant en 2006 les luttes intestines du parti conservateur aux « coutumes cannibales des habitants de Papouasie-Nouvelle-Guinée ». Aux Jeux Olympiques de 2012, il s’illustrera en restant bloqué une demi heure sur un câble suspendue en l’air et ne se sachant que faire sinon agiter frénétiquement les pavillons britanniques qu’il portait.

Son style n’a pas déplu aux londoniens. Il ravit la ville en 2008 aux travaillistes et au maire d’alors, Ken Livingston qui s’y pensaient aussi solidement établis que le parti Russie Unie dans le canton moscovite des fonctionnaires du Kremlin. Il ne semble pas qu’on puisse résister à Boris Johnson. Car Boris est prêt à tout pour gagner. En toutes circonstances, il veut nous montrer que le seul boss, c’est lui. Scène insolite lors d’un déplacement de Boris dans une école japonaise ; des écoliers se piquent de défier le maire de Londres pour un match de foot ludique organisé à l’occasion. Avec la délicatesse d’un v-là-que-je-te-pousse, il lance une charge brutale, les met à terre et remporte héroïquement la partie. Boris avait énormément de choses à leur prouver ; ses adversaires lui paraissent coriaces et leurs gémissements puériles valaient bien cette victoire. « I am so sorry » finira-t-il néanmoins par leur concéder.

Nous l’avons compris, l’homme n’est peut être pas des plus recommandables. Pourquoi alors afficher Boris Johnson sur les cartes postales envoyés aux grand -mères ? Car il est précisément cette Angleterre telle que nous l’imaginons depuis un bon millénaire de mésentente cordiale. Celle que nous nous plaisons à haïr, que nous décrivons comme mercantile, lâche voir dégénérée mais que nous regardons avec intérêt et curiosité quand nous ne nous en servons pas comme commode défouloir. La spécificité culturelle française s’est construite en grande partie par son antagonisme avec l’Angleterre comme Bainville pensait que sa spécificité politique s’était construite par son antagonisme avec l’Allemagne. On en fait le parfait contre modèle : puissance maritime quand nous aspirons à être une puissance continentale ; puissance commerciale quand nous revendiquons d’être une puissance politique ou encore vénérant sa Reine et s’instruisant de la première crotte du Royal Baby quand le France est fier de revendiquer « sa révolution » et « sa république ».

Généreuse cocasserie de l’histoire, c’est alors que l’Angleterre entend redevenir Empereur en son Royaume qu’elle renoue avec les formes les plus folkloriques de son identité. Son théâtre laisse depuis le XVI em siècle l’image d’un patrimoine culturel et littéraire fait d’absurde et de dérision. On y rencontre des rois sots, incompétents et en toutes circonstances démesurés. L’excentrique dignité de Boris est bien à leur mesure. Pour porter la campagne du Brexit, sa « Britannité » n’est pas un vain mot.

Les nations d’Occident ont connu leurs plus beaux éclats lorsqu’elles furent menées par de grands chefs. Donald Trump aux Etats-Unis, Vladimir Poutine en Russie et surtout Boris Johnson en Angleterre sont sûrement de cette race d’hommes. Que gémissent les pleutres ; toutes les cosmogonies ont annoncé et invité à célébrer son avènement rédempteur. Seul obstacle à l’évidente prédestination de cet homme pour gouverner : lui même. Il ne semble guère croire en son succès. «J’ai autant de chances de devenir Premier Ministre que de me réincarner en Olive » claironnait il en 2012.

L’eau a coulé sous la Tamise depuis, sans compter que tous les astres veulent son élection ; celle-ci, comme expliqué si dessus, passe par l’éviction de David Cameron. Le peuple anglais ne doit pas se laisser intimider. En cas de vote « leave », les rangs serrés de l’oligarchie prophétisent à coup de triples pages et études « objectives » un déchaînement de catastrophes qui feraient passer les dix plaies d’Egypte et le règne de Richard III pour une banale grisaille d’Automne. A écouter ces promesses, la dévaluation de la livre, l’isolement du Royaume sur le reste de l’Europe (pourtant inéluctable du fait de sa géographie insulaire) ou la partition de l’Écosse précéderont les pluies de sauterelles, raz de marée géants ou même le retour aux affaires de Peter Mandelson.

Quels que soient les désagréments (réels),d’un éventuel Brexit, qu’aucun de ses partisans, même Nigel Farage ne promet indolore, l’Angleterre a comme devoir moral de se donner entièrement à l’illustre Boris en le suivant sur la route de l’indépendance. En vue que « l’hiver de notre déplaisir soit changé en glorieux été par ce soleil d’York » et malgré tous les risques et contrariétés qu’il porte, le Brexit sera le revival d’une Angleterre éternelle et surtout l’assurance qu’avec Boris Johnson, il demeurera toujours un anglais que les français se plairont à haïr.

Hector Burnouf

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Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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