Protectorat américain

Bâtisseur de l’histoire, le Général de Gaulle connaissait mieux que personne les conséquences politiques et stratégiques de la seconde guerre mondiale pour l’ensemble des nations européennes : « L’Europe occidentale est devenue, sans même s’en apercevoir, un protectorat des Américains. »

Son affrontement suicidaire avait réduit sa puissance de défense et anéanti ses capacités guerrières, ouvrant la voie à un protecteur avide de profiter de sa position de force dans une Europe asservie. L’essentiel de la politique américaine consista alors à maintenir ce protectorat quand a contrario l’essentiel de la politique française visait à le lever. Le traité établissant la Communauté européenne de Défense (CED) apparaissait déjà comme une tentative pour doter l’Europe d’une force militaire conséquente. Son rejet le 30 août 1954 par le parlement français au terme de très vives controverses déçut la plupart des fédéralistes européens. Mais beaucoup s’étaient mépris sur la nature authentique du traité. Il visait à rattacher toutes les armées d’Europe de l’Ouest au protecteur américain en assurant le commandement d’un de ses généraux. La dimension « européenne » de cette armée serait alors demeurée purement symbolique et ses interventions purement anecdotiques.

Déjà les gaullistes furent en pointe pour garantir le refus de la CED. À son retour en 1958, De Gaulle plaça beaucoup d’espoirs dans une prise de conscience en Europe d’intérêts diplomatiques communs conduisant les nations à assumer le prix de leur indépendance. L’histoire l’avait instruit du sort réservé aux peuples vassaux. À l’exercice d’une puissance dure (hard power) répond le plus souvent une résistance déterminée, celle-là même que lança, organisa et conduisit De Gaulle face à une brutale occupation allemande peu soucieuse d’entraîner l’adhésion des populations soumises.

Le menace qu’il dut affronter en la circonstance était plus pernicieuse. En refusant de dire son nom, elle parvint à apparaître pour autre chose que ce qu’elle était réellement. Elle put de ce fait obtenir l’assentiment bruyant de certains ou à défaut l’indifférence approbatrice d’autres. Nul bruit de bottes, humiliations ou éclats de balle ne sont venus contrarier l’apparente douceur d’une résignation générale des européens à assurer leur sécurité. En même temps qu’elle recevait du protecteur des ordres, l’Europe bénéficiait pour son confort d’abondants capitaux et produits de consommation grâce au plan Marshall ou à l’aide militaire.

En France comme sur l’ensemble du continent, la lucidité du Général de Gaulle faisait exception, comme d’ailleurs sa détermination à agir. Proposé en 1961, le plan Fouchet visait à instaurer une défense européenne qui se garderait d’en référer au protecteur américain. L’incapacité de la France à obtenir l’indispensable unanimité des 6 pays membres de la CEE (la Hollande servant alors de torpille américaine) conduisit de Gaulle à envisager un partenariat privilégié avec la seule Allemagne. Le traité de l’Elysée signé en 1963 entre De Gaulle et Andenauer, si il marquait une avancée substantielle, devait également se heurter à l’influence et la détermination des milieux atlantistes en Allemagne. Le préambule du traité sacralisait la dépendance otanienne de toute diplomatie condamnant toute initiative d’indépendance.

Dans le même temps, la France poursuivait ses efforts pour mettre sur pied une force de dissuasion nucléaire par missiles et par sous-marins. Les mises en garde de Kennedy décrétant un embargo technologique n’ont pas empêché l’armée française de se doter de bombes nucléaires ou de réacteurs miniatures pour ses sous-marins. Le pari de Kennedy s’est avéré faux : la France disposait des moyens techniques et financiers de ses ambitions. Elle parvint à mettre des satellites sur orbite en 1965 et offrit ainsi à ses missiles une portée intercontinentale.

Ces réussites permirent finalement la mise sur pied d’une force autonome de dissuasion nucléaire. La France est aujourd’hui en Europe la seule nation à en disposer. L’Angleterre est totalement dépendante pour ses chars, ses missiles comme ses sous-marins de l’assentiment américain grâce au système de la double clef. La France dispose donc d’une solution ultime et bénéficie à ce titre d’une certaine garantie en matière de sécurité.

Consciente de cette force stratégique, l’Amérique n’a eu de cesse de vouloir isoler la France en Europe. Ses velléités d’indépendance sont souvent restées paroles adressées au vide quand l’essentiel des nations européennes demeurait attaché au parapluie militaire américain. Assurée par l’OTAN, elle permit une unité du continent dans l’alliance atlantique.

L’OTAN a été depuis détourné de ses objectifs initiaux. Vendue aux européens comme une alliance défensive face à l’Union soviétique, ses interventions en Serbie, en Syrie ou en Libye ont achevé de démontrer qu’elle sert d’abord à l’enrôlement des armées européennes vers la défense des intérêts américains.

La soumission de l’Europe est inscrite dans ses statuts : l’organigramme de l’Alliance place à sa tête un Général dépendant du Président des États-Unis dont l’état major siège à Norfolk. Comme une forme de concession, la fonction, très symbolique, de secrétaire général de l’OTAN est réservé à un Européen (aujourd’hui le norvégien Jens Stoltenberg).
L’artifice ne doit pas faire illusion, la chaîne de commandement renvoie toujours outre-atlantique. Cela n’est d’ailleurs pas en soi anormal, puisque la contribution américaine est bien supérieure à celle de ses partenaires. Pour des raisons idéologiques, historiques mais surtout stratégiques, les États-Unis tiennent à garder le contrôle de l’Europe et y mettent donc le prix. Premiers contributeurs de l’OTAN, leur budget militaire n’est pas en reste, il s’élève à près de 600 milliards de dollars, soit près de 12 fois celui de la France.

À cette domination politique et financière s’ajoute une dépendance logistique. Depuis longtemps, nos armées se sont habituées au système de géolocalisation au point d’en devenir dépendantes. Puisque ni l’Union ni aucun État européen ne dispose de système de GPS et de satellites indépendant, toute intervention est conditionnée au bon vouloir des américains qui peuvent à tout moment brouiller le système. En Europe pourtant, Les moyens tant industriels que financiers existent. Nous disposons de techniques performantes et d’un savoir-faire indéniable ; Airbus ou Arianne constituent des exemples de réussites d’un projet associant différents États européens.

Qu’ils soient intergouvernementaux ou supranationaux, des projets ont ainsi pu aboutir. En témoigne également le système Galiléo dont les premiers satellites ont été lancés récemment. Ceux-ci permettraient de doter les États européens d’une capacité de géolocalisation autonome. S’y sont d’ailleurs ajoutés des États extérieurs à l’Union soucieux d’échapper à une dépendance logistique américaine. L’unanimité rendue nécessaire par les traités fut difficile à réunir, les alliés privilégiés des États-Unis au sein de l’Union prenant soin de torpiller le projet pour le retarder. Le projet aurait dû être en service depuis 2005. Retard fatal qui a permis aux américains de mettre au point un nouveau système de GPS de troisième génération, pouvant ainsi rendre obsolète celui lancé par les européens et maintenant alors leur monopole technologique sur les satellites de géolocalisation.

Pour garantir son indépendance, un armée doit assurer la concurrence technologique et donc investir. Cet impératif de toute politique de défense fait aujourd’hui défaut en Europe à qui il manque une autorité pour impulser et maintenir cet effort. Airbus, Arianne ou Galiléo sont des exemples d’efficacité de coopérations intergouvernementales. Le savoir-faire technique existe de même que les capacités de recherche ; les moyens financiers sont réunis seulement quand apparaît une volonté.

Le problème est et demeurera donc politique. Si le traité de Maastric ht comme celui de Lisbonne annonçaient un effort communautaire en matière de sécurité, l’article 42-7 gravait dans le marbre l’obligation pour toute défense européenne d’avoir pour fondements les engagements pris par l’OTAN. Cela conduit comme nous l’avons vu à maintenir notre défense verrouillée par le pouvoir américain. Comment alors ne pas voir dans les clameurs célébrant la nouvelle Europe de la Défense, l’énoncé d’ ambitions purement velléitaires ou pire encore, le camouflage d’une forfaiture ? Le Général de Gaulle tenta en vain de forcer la main aux autres États européens. D’autres présidents ont tenté un rapprochement en accordant des concessions aux États les plus atlantistes de l’Union espérant les entraîner progressivement vers la voie de l’indépendance, en vain toujours.

Face à ce constat, y a-t-il lieu d’espérer ? La position allemande a beaucoup évolué depuis son refus d’intervenir en Irak. Mais l’Europe est aujourd’hui amalgamée avec son versant oriental, plus soucieux de maintenir le protectorat américain par défiance pour l’impérialisme russe ; si cette aspiration est légitime pour un Bulgare ou un Estonien, elle ne correspond pas tout à fait aux enjeux des diplomaties françaises ou allemandes. Les coopérations européennes resteront donc des voeux pieux, de même que seront maintenus sa dépendance logistique et son retard technologique tant qu’une volonté ne se sera pas fait jour. Reste alors à maintenir pour tout espoir, une étrange charité de la folie qui fit prophétiser au Général de Gaulle « qu’à la fin des fins, la dignité des hommes se révoltera ».

Hector Burnouf

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Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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