Mieux que la fête des voisins, sacrifice humain!

C’est un fait acquis : je n’ai pas très bonne réputation dans mon immeuble. On m’a souvent reproché de fumer dans les parties communes, ce qui dérange les muqueuses délicates des mémères à yorkshire, des hipsters à barbe et autres débris en déambulateur-respirateur-dialyse. Un soir où je rentrais d’une cuite avec les collaborateurs de la Camisole, mon foie ne tint pas jusqu’à ma salle de bains, et c’est le joli paillasson de ma voisine, celui avec marqué Welcome dessus, entouré par des motifs floraux très mièvres et des petits oiseaux d’un goût peu sûr, qui reçut l’hommage de mon trop-plein de boisson. Je balance régulièrement le contenu de mes cendriers par la fenêtre, ce qui, paraît-il, a tendance à dégueulasser le linge mis à sécher sur le balcon des gens du dessous. Plus récemment, j’ai planté une hache dans la porte de ma voisine du dessus (une vendeuse vulgaire, bête et moche qui vue de dos ressemble à un kebab sur sa broche), pour signifier que je ne partage pas son goût pour Kaaris ou Maître Gims, ni sa façon ostentatoire d’écouter ces bruits en en faisant profiter tout le quartier.

Naturellement, j’avais peu de chances d’être convié à l’annuelle fête des voisins, qui se déroule dans la cour de l’immeuble. Certes, mon tempérament peu sociable peut être parfois blâmable, mais ce n’était pas une raison pour ne pas m’inviter! J’étais un peu vexé de cette mise au ban, et par défi décidais de me rendre quand même au pique-nique de la fin mai, ce moment de con-vivialité où des gens qui n’ont rien à se dire ne se disent rien, mais avec le sourire, le temps d’un taboulé-verre de rosé.

C’était donc un samedi, une vingtaine de personne s’étaient réunies dans la cour ombragée, des tables recouvertes de nappes en papier avaient été dressées, sur lesquelles s’alignaient des saladiers et des gobelets en plastique. La concierge avait ramené du porto de son pays natal qui, je dois le reconnaître, était très bon. En revanche, le reste…

La connasse de mère de famille bobo du 2ème s’était ramenée avec un houmous maison et des chips d’avocat labellisées commerce équitable; elle crut même bon de préciser: « En ce moment, avec les attentats et la haine de l’Autre, il est nécessaire de connaître les autres cultures, de s’en rapprocher, et si mon petit plat peut y contribuer, j’en tirerais une grande fierté. » La purée de pois-chiches n’a jamais vraiment suscité l’intérêt de mes papilles, aussi n’y touchais-je pas. L’agent immobilier du 5ème, lui, n’avait pas revêtu le tablier: il avait acheté chez Fauchon une petite quiche à 45€ ainsi que des toasts de foie gras, afin de montrer ostensiblement son pouvoir d’achat, au cas où l’on n’aurait pas déjà remarqué sa Rolex, son 4×4 Lotus et son bronzage permanent. Passé l’hiver, le foie gras ne me réussit pas, aussi dédaignais-je les fauchonneries du grand con sarkozyste. Les cheveux dans la soupe de petits-pois fraîche à la menthe proposée par les vieux du premier ne me tentèrent pas non plus. Je faillis être pris d’un haut-le-cœur en apercevant le gâteau au chocolat de ma voisine (celle au joli paillasson), à propos duquel elle disait en rougissant qu’elle avait eu «un petit problème de cuisson», ce que je croyais volontiers; l’aspect extérieur de la pâtisserie rappelait étonnement les bouses que j’apercevais dans les prés lors des pérégrinations bucoliques qui émaillèrent mon enfance en province. Le reste ne valait guère mieux; peu inspiré par les horreurs sur la table et autour de la table, je remontais chez moi et fit réchauffer une boîte de cassoulet, histoire de manger quelque chose de mangeable. Vers deux heures, ma voisine sonna à la porte, grand sourire aux lèvres, m’apportant une part restante de sa bouse chocolatée (prouvant ainsi qu’elle n’était pas rancunière). Bien élevé, je la fis entrer, me forçais à prendre deux cuillerées son gâteau, fait avec toute la bonne volonté du monde mais vraiment dégueulasse. Puis nous bûmes le café en bavardant. Ce qui devait arriver arriva: mon charme naturel et mon esprit fécond firent leur petit effet. Je vous laisse deviner la suite… Finalement, cette journée printanière n’était pas complètement perdue.

 

Clovis Deforme

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Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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