La gueule de bois plutôt que la langue de bois

« Le blanc a suffisamment joui, bouffé, bu, roté, massacré, au suivant ! » proclame tout net une certaine baronne de Rothschiess. Ainsi décrit, le programme du « siècle, du Bilderberg et du Parlement » ne s’encombre pas d’abondantes précautions sémantiques.

Dans le dernier roman d’Olivier Maulin, gueule de bois, ce programme peine en tout cas à soulever l’unanimité de ses personnages. Le récit narre l’épopée éthylique d’une improbable bande à travers les troquets, tavernes, dîners mondains et hôpitaux. On y rencontre un critique d’art, Waffen SS « de centre gauche », un gazetier qui est au journalisme ce que le supplice de la baignoire est à la cure thermale ou encore un dépressif inguérissable.

Pas question pour cette équipée d’admettre qu’elle ait suffisamment « joui, bouffé, bu, roté ». Quoi qu’en disent les emmerdeurs, ils continueront à accumuler ces vices jusqu’au bout des 200 pages. Leur technique pour éviter d’éventuels désagréments ou perte d’énergie ? Ne jamais dessoûler et éviter la si bien nommée gueule de bois ; et ainsi, par delà leur résistance aux cuites mal digérées, marquer leur souverain refus d’être confondu avec leurs médiocres rencontres.

Le roman aurait très bien pu s’appeler « Langue de bois ». Les personnages y rencontrent plusieurs faunes d’humains ; comme celle des grands opinions, des observateurs avisés de la vie politique ou des femmes savantes. Toutes célèbrent les niaiseries régnantes : flexibilité, croissance, ouverture, productivité ; plus l’époque en accumule et plus elle semble les prendre au sérieux.

Les personnages y semblent résolument étrangers. Leur vie est une revendication de fantaisie et de liberté. Ils manient les grands concepts et les bonnes bouteilles, ne baissent jamais le coude, semblent ne pas tenir grand chose pour sérieux et surtout ne témoignent de respect pour rien. Ils sont le parfait contre-exemple d’une société décrite par l’auteur comme froide, lisse et surtout désenchantée. Il n’est pas surprenant qu’ils en soient rejetés ; ils se situent aux marges de ses marges. On les identifie à des picaros, ce modèle de personnage apparu dans la littérature espagnole du XVIème siècle, vivant de combines et d’emplois parasites, accumulant les mésaventures et les frasques mais parvenant toujours à se sortir avec allant de situations pénibles.

Ces picaros d’aujourd’hui sont aussi de grands bavards mais il semble souvent difficile de discerner le sens profond de leur inconsistant bavardage dont il reste cependant quelques adages de bon sens : « les dépressives, ça aime sucer » ou encore « l’humanité, c’est à genoux que je la préfère ». Le style et les dialogues font du roman une véritable satyre. Tous les poncifs, linguistiques comme idéologiques, y sont malmenés dans une écriture que les spécialistes se plairont à décrire comme « rabelaisienne », « célinienne » ou« carnavalesque ». L’intérêt majeur de l’ouvrage est d’employer cet art de la dérision dans un contexte contemporain. Quand Rabelais évoquait une guerre contre les andouilles, Céline le désolant spectacle de la fuite du gouvernement vichyste à Sigmaringen ou Frédéric Dard la France des années 1960, Maulin traite de tartuferie écologique, de productivisme, d’antiracisme, d’oligarchie ; soit autant de thèmes assez présents dans notre environnement pour ne pas solliciter une bonne connaissance du contexte historique. L’ouvrage est, de par son actualité, naturellement drôle.

Mais si l’ouvrage est drôle, il n’est pas optimiste. Aucun appel à la résistance chez les personnages ou de foi révolutionnaire, ils semblent résignés à voir la société s’abrutir et s’affadir. Il ne s’agit pas pour eux de changer le monde mais d’éviter qu’il ne les change. Face au monde existe-t-il une échappatoire ? Maulin en esquisse un ; le recours à la forêt. Il prône la fuite, la sécession, le rassemblement des foireux, déments, tricheurs, bluffeurs, ratés, discoureurs de bistrot en un lieu nouveau où pourraient s’épanouir à la fois la sagesse et la trivialité, le rire et l’intelligence ; des données qu’une société abandonnée par les personnages s’obstine à vouloir dissocier. Pour l’auteur le droit à l’absurde semble donc être devenue la revendication la plus subversive ; la force de l’ouvrage est d’avoir montré et de manière convaincante, qu’elle seule peut encore rendre le monde habitable.

Hector Burnouf

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Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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