Jugan de Jérôme Leroy

A travers le récit d’une reconversion manquée d’un ancien activiste révolutionnaire et l’histoire de passions ténébreuses, Jérôme Leroy s’intéresse à la vie ordinaire de la province normande et aux aspects de l’engagement politique.

Le roman s’amorce sur le souvenir d’une rencontre ; face à la mer, devant les les Cyclades le narrateur songe à Jugan, personnage insolite connu quelques décennies plus tôt alors qu’il enseignait le latin au collège Jules Barbey d’Aurevilly dans la Manche, en Plein Cotentin. Revenu de 18 ans d’incarcération, cet homme fut le meneur d’Action Rouge, un groupe d’extrême-gauche pratiquant l’assassinat politique.

Ce songe douloureux du narrateur offre à notre société une image saisissante de ce qu’elle est devenue. Elle décrit sans précautions sémantiques l’anomie, la désindustrialisation ou la radicalité. Car l’oeuvre est d’abord une fresque sociale, politique et culturelle qui se place dans l’intrigue captivante d’un roman noir ; l’action se déroule sur un temps très court , quelques jours, sinon quelques heures mais qui suffisent à ruiner plusieurs vies. Une jeune beurette dont on ferait un modèle d’intégration succombe aux charmes diaboliques de Jugan et en meurt.

Fresque de la Normandie, le roman prend pour décors cette région brumeuse dont Barbey d’Aurevilly dans l’Ensorcelée disait qu’elle pouvait éveiller la mélancolie, l’imagination et la sévérité. Comme dans l’Ensorcelée, chef d’œuvre dont s’inspire l’auteur, le personnage est un parfait rebelle ; ici, il ne se rebelle pas contre la tyrannie républicaine mais aspire à libérer l’homme de l’exploitation capitaliste. Ce chouan de l’humanité heurte une société villageoise méfiante face à ses habitants les plus baroques.

Avec Le Bloc, paru en 2011, Jérôme Leroy excellait déjà dans ce genre romanesque en portant sur l’extrême-droite française un regard critique et même assez hostile, mais plein de finesse et de vérité. Un personnage d’exemplaire anarchiste de droite, insolent, romantique et cultivé doit affronter de pénibles sacrifices, la nuit où son parti accède au pouvoir. Tout communiste engagé qu’il est, on percevait chez Jérôme Leroy une familiarité avec l’esthétique et le parcours de cet écrivain « fasciste ». Notre auteur redoutet-il ses personnages ? Si le précédent roman montrait  avec complaisance l’écrivain qu’il aurait pu (dû ?) devenir ; le personnage de Jugan n’éveillera pas la même sympathie.

« Devenu un monstre, au physique comme au moral » nous dit l’auteur, sa laideur unit bien le corps à l’esprit ; défiguré par une pseudo-guerre révolutionnaire qu’il aurait voulu faire plus intense, il conserve pourtant un puissant pouvoir d’attraction sexuelle. Son parcours lamentable, sa face défigurée et sa conduite terrifiante en font un parfait exemple de monstruosité.

Mais ici, le monstre n’apparaît comme la figure irrécupérable proposée par certains romans contemporains (entendez par exemple le malveillant pervers nazi ou le psychotique serial killer de Wall street). Monstrueux, le personnage ne l’est pas par nature. Il est resté libre, ses choix ont orienté son destin ; de surcroît il apparaît humain dans ses regrets, ses passions et sa souffrance. Aussi, son humanité est authentiquement romanesque ; le lecteur est invité à réfléchir sur les sinuosités de son parcours, les multiples déterminants de sa conduite et son caractère fondamentalement ambigu. Bien sûr, c’est le propre des personnages de roman que de bouleverser le lecteur en l’invitant à de salutaires

remises en cause et même parfois migraines métaphysiques. Mais l’auteur va plus loin que ce simple respect des codes romanesques. Le personnage n’est pas attrayant en dépit de sa monstruosité ; c’est dans sa monstruosité que réside tout son attrait. Montrant comme chez Barbey « l’indifférence complète à tout danger présent ou éloigné », il a l’assurance des grands séducteurs et aussi celle des

hommes passionnés. Il agit comme si « il n’avait pas eu la conscience de sa propre audace ». Aussi son ascendant et son pouvoir de séduction sont réels.

Mais les êtres voués à une authentique passion se savent mortels ; qu’ils échouent à tuer et c’est la mort qui les saisit. Les passions sont d’autant plus mortelles quand elles sont chimériques. Le personnage du roman leur a tout sacrifié. Romantique de la guerre de classe, le personnage va jusqu’au bout d’un insolent désir de mort.

Jérôme Leroy imagine ce que notre monde charge de tabous, d’espoirs déçus, de souvenirs macabres, de souffrances sociales ou d’injustices… et révèle par là que son essence est encore à rechercher dans le tragique ; en prouvant également que cette recherche permet encore d’écrire de grands romans.

Jugan, Jérôme Leroy, aux éditions « la table ronde » 2015

Hector Burnouf

 

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Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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