René Girard, l’espérance romanesque

 

Ce fut une belle unanimité. À peine eut on annoncé la mort de René Girard que gazettes et dirigeants accoururent pour saluer ce grand « penseur », « anthropologue » ou « théoricien ».

Tous attribuaient une autorité magistrale à son œuvre, dont ils disaient, à raison, qu’elle marquerait l’histoire. Aucun pourtant n’a apporté la moindre explication sur le relatif ostracisme qu’a connu cet auteur. Significativement, le premier journal à avoir annoncé cette nouvelle fut celui de Stanford, faculté où René Girard enseigna presque toute sa vie ; exilé aux États-Unis il put porter un message qui souvent laissait indifférent ses contemporains et compatriotes.

Car avant d’être « grande », son oeuvre fut marquée d’audace. Une audace affirmée dès son premier ouvrage, mensonge romantique et vérité romanesque par l’attribution d’une unité ontologique aux chefs d’oeuvre de la littérature romanesque. Quand la critique valorise ce qui innove, tranche, rompt, se distingue de modèles antérieurs, René Girard explique que les grands romans ont une unité et portent une même parole essentielle. En quoi réside donc leur unité ? Pour notre auteur, elle est un mode de révélation. Délaissant les recours encore fréquents aux neurosciences et à la psychanalyse, il propose de comprendre notre psyche par l’oeuvre littéraire.

Par Cervantès, Proust, Stendhal, Flaubert et Dostoïevski, il prend à rebours l’un des plus fermes acquis de la modernité : notre revendication à la liberté et à l’originalité. Par l’affirmation autonome de nos désirs, nous proclamons l’empire de notre volonté. Dans les romans analysés par Girard, le personnage est prisonnier d’une illusion. Il pense désirer spontanément un objet quand l’origine de sa volonté se trouve en dehors de lui-même. Influencé par la littérature courtoise, Don Quichotte s’identifie au modèle proposé par ses lectures et se pique de devenir chevalier. Chez Flaubert, Emma Bovary ne trouve pas dans ses infidélités le moyen de satisfaire une réelle passion amoureuse. Un besoin cependant persiste dans l’imitation d’un modèle bourgeois auquel notre dame provinciale veut se conformer. Or, ce même modèle cherche souvent à pallier l’ennui des dames par la fréquentation d’amants.

Car nous nous faisons toujours plus libres que nous le sommes. Et pourtant l’origine de notre conduite est bien dans l’imitation et l’envie. L’étude du roman permet à René Girard de dévoiler une de ces choses cachées depuis la fondation du monde, celle du désir mimétique. Et aussi d’expliquer pourquoi, à la suite de Tocqueville, la démocratie, pleine de promesses émancipatrices, n’offre pas le bonheur mais attise la frustration, la jalousie, et l’envie. Notre malheur vient du fait que nous nous comparons sans cesse aux autres. Tels les personnages romanesques, nous nous identifions à des modèles inaccessibles et désirons ce que nous ne possédons pas ou même ce que nous ne pouvons espérer posséder autrement que dans la douleur et le manque. Le désir cesse dès lors qu’il atteint son objet. L’objet n’est pas désirable pour lui-même, pour sa valeur absolue mais parce qu’il est désiré. Ainsi est décrite la nature chaotique, conflictuelle et brutale du désir. Parce qu’il introduit l’envie, la jalousie dans notre relation à l’autre, il peut aussi conduire à la haine et au conflit.

Doit-on comprendre que le roman invite au désespoir ? Ce serait oublier que chez René Girard la lucidité rejoint l’espoir d’être sauvé. Pour comprendre la réalité de notre désir. Girard appelle à une conversion au roman comme un croyant convertit son âme au Christ. Les personnages portent en eux-mêmes l’histoire de cette conversion. Fin magnifique que celle de Raskonilkof ; revenu de ses illusions, il ne se sent plus investi d’une essence supérieure mais engagée sur la voie de la culpabilité et de la rédemption. Aux lecteurs de retenir dans le chemin que propose René Girard l’espérance authentiquement religieuse et la connaissance de soi offertes par le roman.

Hector Burnouf

A propos de Hector Burnouf 63 Articles
Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire