Pantalonnade démocratique

Les rituels sanglots de la classe politico-médiatique auront finalement raison des derniers sanctuaires de discours libre.

Une proposition de loi (scélérate) vise à restreindre la règle de stricte égalité de temps de parole organisant la campagne officielle des élections présidentielles. Réclamée à chaque élection par la plupart des journalistes et de nombreux hommes politiques mécontents de devoir changer pour 5 semaines tous les 5 ans leur habituelle répartition, cette loi ressemble à s’y méprendre à une opération de verrouillage du débat public.

Soucieuses de remplacer le principe d’égalité de temps de parole par celui plus vague d’équité, les nouvelles règles se veulent plus souples. Elles entendent estimer le temps de parole auquel a droit un candidat à partir de sa « représentativité ». Curieux raisonnement ; n’est ce pas précisément la tenue de l’élection qui permet d’apprécier la « représentativité » du candidat ? Le score qu’il y obtient ne constitue-t-il pas la meilleure estimation, le meilleur sondage de ce qu’il « représente » dans l’opinion ? Utiliser, pour l’organiser, la représentativité d’un candidat à une élection avant que celle-ci n’ait eu lieu ; l’argument a quelque chose de singulier. Bien sûr la loi ne se limite pas à cette audace conceptuelle. Elle entend également prendre en compte « la contribution d’un candidat à l’animation du débat électoral » ; on doute que la formule ait le moindre sens, même pour son auteur. Comment les organisateurs de l’élection pourront ils évaluer rigoureusement la contribution « animatrice » d’un candidat ? Après tout, puisqu’il est question « d’animer le débat », on peut imaginer qu’un candidat affublé d’un nez rouge et d’une culotte sur la tête aura par son égayante « contribution », plus de chances de squatter les plateaux télés.

Passés les triomphes conjoints du Front National et de l’abstention lors du premier tour des régionales, les larmes de crocodile de dirigeants politiques inquiets de voir la
« République menacée », se voulaient pourtant prometteuses. Ils nous le répétaient, nul doute que cette fois-ci le message aurait été entendu. Les pratiques politiques allaient changer, les citoyens seraient enfin écoutés. Comment ne pas voir alors dans cette loi sinon une provocation, du moins une exemplaire pantalonnade démocratique ?
À l’appui de nos législateurs-toujours-à-l’écoute, la présence lors de l’élection présidentielle de candidats jugés fantaisistes tels que Jacques Cheminade en 2012 dont le public n’aura, il est vrai, retenu que ses ambitions coloniales pour la planète Mars. On peut bien sûr s’étonner d’étranges spécificités françaises révélées lors de ces élections comme la présence systématique de trois candidats trotskystes concurrents (cas probablement unique au monde). En même temps, cette élection et les règles strictes qui l’organisent, ont permis l’émergence de candidats singuliers et souvent intéressants mais ne disposant pas du soutien de grands appareils politiques. On pense à Jean-Luc Mélenchon, François Bayrou ou bien sûr Philippe de Villiers. Ils disposaient alors d’une large tribune et les électeurs y étaient souvent sensibles. Las, les législateurs trouvent anormale et même « baroque » qu’une élection puisse surprendre par la liberté de ses débats. Les démocrates sont toujours inventifs pour restreindre la liberté d’expression. Mais qu’ils se méfient ; leur maladresse a souvent pour effet de faire tomber les masques.

Hector Burnouf

A propos de Hector Burnouf 63 Articles
Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire