À la lumière de Huntington

« Les événements sont l’écume de l’Histoire » écrivait Fernand Braudel, tentant ainsi d’inscrire l’ample somme des fracas du monde dans l’histoire de civilisations dont il avait édifié les annales.

En tentant de prophétiser les destins de celles-ci, les Européens se sont souvent convaincus de douces illusions.
Peu de civilisations, pour ne pas dire aucune n’ont autant promis le règne immanent de la justice. Les promesses de « paix perpétuelle » et d’adoucissement des mœurs par le commerce ont, récemment encore, enthousiasmé l’Occident. La « fin de l’Histoire » prophétisée aventureusement par Francis Fukuyama devait marquer le triomphe final de la démocratie libérale. L’auteur invitait ses contemporains à un grand mouvement d’optimisme.
Face à cette fanfare d’applaudissements dérogeait cependant la voix d’un auteur qui allait s’affirmer commel’un des plus grands penseur de son époque. Quand les occidentaux exultaient, Samuel Huntington avouait redouter un imminent « choc des civilisations ». Sa réflexion s’amorce sur un constat : la mondialisation libérale prépare bien moins une uniformisation des modes de vie qu’une réaction identitaire des peuples concernés. Les valeurs que l’Occident pense universelles ne sont que particulières ; tous les universalismes et idéologies qu’il a proposé au Monde sont en déclin. Les hommes du XXIe siècle s’associent désormais par affinité. En retenant différents critères (économiques, commerciaux, géopolitiques), il constate que la politique des États tend à devenir celle des civilisations.
Au vu du titre de l’ouvrage, beaucoup ont été heurtés par la brutalité de l’analyse. Pourtant, bien loin de lancer un appel belliciste, Huntington invitait au contraire à la prudence. Le risque d’un affrontement généralisé entre civilisations est bien réel. Il vient notamment de la difficulté en occident à penser la pluralité de celles ci. « L’universalisme occidental » de même que la nature « missionnaire de la nation américaine » rappelés par l’auteur nous aveuglent. Il conduit notamment à ériger nos valeurs particulières en
une norme universelle.
Aussi met il en cause autant « l’intolérance islamique », « l’affirmation de soi chinoise » que « l’arrogance occidentale ». Cette arrogance conduit à imaginer un monde en marche vers « l’ occidentalisation » où la démocratie, le libre échange, l’État de droit et l’individualisme deviendraient une norme universelle. En reconsidérant ces illusions, l’ouvrage invite aussi à un questionnement sur la stratégie mondiale des États occidentaux et sa tendance à « présenter ses intérêts comme ceux de la communauté mondiale. » L’actualité doit nous rendre sensible à cette
analyse. C’est en effet par l’invocation de « valeurs universelles » que le président américain condamnait les agressions terroristes du 13 novembre. Manuel Valls évoquait récemment une guerre entre LA civilisation et LA barbarie. sans préciser (faute de le pouvoir ?) sur quelles valeurs universelles partagées serait fondée cette civilisation prétendument unique.
Face à l’hypothèse d’un affrontement, la mise en garde de Huntington doit nous faire réfléchir ; elle doit nous conduire à abandonner toutes nos naïvetés humanitaires en rappelant que la seule norme universelle valable est celle de la différenciation.

Hector Burnouf

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Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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