1904 : L’affaire des fiches : quand la gauche faisait du fichage religieux

Emile Combes, Président du Conseil d’alors avait le portefeuille de l’Intérieur et des Cultes

 

Cette affaire, curieusement tombée dans l’oubli mais ô combien emblématique de l’anticléricalisme de la IIIe République, éclate en 1904 alors que Jean-Baptiste Bidegain, secrétaire général du Grand-Orient de France souhaite quitter cette organisation.

Il transmet à Jean de Villeneuve, un député de droite catholique, une série de documents à peine croyables : des milliers d’officiers de l’armée française ont été fichés selon leurs opinions politiques et religieuses par le Grand Orient de France, pour le compte du gouvernement d’Emiles Combes.

Le principe est simple : dans chaque garnison, les membres de la loge maçonnique locale enquêtent, encourageant notamment la délation. Puis ils classent dans le dossier Corinthe « les bons républicains » à promouvoir et dans le dossier Carthage les « catholiques ou monarchistes » dont la carrière sera souvent bloquée. En effet, cette époque, encore curieuse d’humanités, avait appris avec Caton que « Carthage doit être détruite (delenda Carthago) et qu’il n’est pas donné à tout le monde d’aller à Corinthe (Non licet omnibus adire Corinthum).

Le dossier Corinthe contient de laconiques observations politiques, la plus courante étant « bon républicain » (autrement dit « proche de la gauche »). Le dossier Carthage évoque quand à lui une « vieille peau fermée à nos idées », ou encore tel individu ayant « qualifié les maçons et les républicains de canailles, de voleurs et de traîtres ») ou incrimine celui qui « va à la messe » ou pire « communie et prendre les sacrements ».

Les « ficheurs » laissent alors libre cours à leur fantaisie linguistique (« cléricanaille », « cléricafard », « jésuitard ») et anti-religieuse (« grand avaleur de bon Dieu », « calotin pur-sang », « clérical pratiquant », « sa femme fait le catéchisme »), démontrant ainsi que la « lutte contre le cléricalisme » au nom de la défense de la République n’était en réalité que le paravent sémantique de la lutte contre les catholiques et leur religion.

Mais la fiche la plus célèbre demeure sans doute celle du futur maréchal Foch, qui porte de la mention « frère d’un jésuite ». La référence au « complot jésuite » répondait à droite à l’invocation du « complot juif ». Une telle expression, de nos jours, prête à sourire mais donne également à réfléchir sur l’importance qu’avait alors prise l’anticléricalisme (pour ne pas dire l’anticatholicisme) dans la vie politique française.

Si le scandale prendra officiellement fin en 1912, il semble motiver l’anti-maçonnisme moderne et se poursuivra encore dans les années suivantes. Ainsi, en 1914, le général Joffre, fils d’une mère très pieuse (mais qui ne l’est pas à cette époque ?) et maçon non-pratiquant, sera obligé d’effectuer un grand ménage au sein de l’armée.

Des centaines d’officiers, qui ne devaient leur avancement qu’à leurs amitiés politiques, seront donc discrètement promus dans des zones non-concernées par les combats, notamment celle de Limoges, donnant ainsi naissance à l’expression « se faire limoger ».

Pierre Tomballe

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Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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