La presse-pensée, ou la pensée au presse-purée

La presse-pensée, ou la pensée au presse-purée

Depuis que certains prolétaires de l’intelligence, dépourvus de formation et assurés qu’il suffit de savoir lire pour savoir comprendre, se piquent de références académiques, on ne compte plus le nombre d’auteurs qui sont passés au presse-pensée. Comme de la purée, les concepts se trouvent simplifiés, fondus, réduits à quelques notions obscures pour former une masse qu’il sera loisible de mélanger à tous les présupposés personnels des néo-penseurs, et ce sans qu’ils s’en rendent eux-mêmes compte.

Notre temps est plein des symptômes de la presse-pensée ; nous avons souhaité recenser les deux plus caractéristiques pour rendre les diagnostics plus aisés à nos lecteurs et cerner la manière dont fonctionne la fabrique à idioties.

Les concepts à gros sabots

Par une sorte de miracle de synthèse, cette époque nous offre de retrouver tous les dualismes les moins subtils qu’il a été permis à la pensée humaine de concevoir : le fort et le faible, l’idée et l’action, la forme et le contenu… Dans ces dualismes, les concepts se réduisent à leur forme la plus absolue, la plus simple, c’est-à-dire la plus bête. Les frontières linguistiques, culturelles, ethniques s’effondrent devant ces chef-d’oeuvre de minimalisme accessibles au plus vulgaire des vulgaires.

Les présupposés ignorés

La croyance dans la lisibilité du monde, de son ouverture totale à la compréhension se paient de l’ignorance que les concepts naissent dans des systèmes de pensée qui ont leurs propres présupposés et ne peuvent se comprendre qu’en les prenant en compte. Les néo-penseurs enchaîneront donc les contresens aussi peu subtils que leurs réductions.

On en trouvera un exemple archétypal à travers ce tweet subtil :

La volonté de puissance est un principe de (dés)organisation de la nature qui vise à rendre intelligible le chaos de notre monde et doit se comprendre en opposition avec les théories scientifiques stabilisantes. Dire qu’on peut perdre “sa” volonté de puissance n’a pas de sens ; la volonté de puissance ne peut qu’être dévoyée – par la production d’un arrière-monde. De volonté de puissance, notre écolier a retenu “volonté”, et a immédiatement pensé “individu”, sans se rendre compte que le concept  – dirons-nous toute la philosophie nietzschéenne ? – visait précisément à dépasser cette interprétation (moderne) de la volonté. La même incompréhension du terme puissance, devenu pouvoir, devenu force, pourra sans doute expliquer le sous-virilisme stupide que défend l’auteur de ce penser.

Nous n’avons rien découvert de nouveau depuis que Baudelaire a dénoncé le même type de symptômes à la maladie qu’il appelait alors “l’américanisation” ; mais le gouffre n’a cessé de s’étendre, de l’intelligence au vulgaire, de l’Université à la société ; et ce phénomène d’agression de l’esprit de finesse ne cessera de croître à mesure que les chaînes YouTube et leurs pseudo-coqueluches continueront d’élargir leur public. Déjà voit-on apparaître des vidéos cherchant dans Pokémon des sources à l’apprentissage d’Hegel, et ces gens iront bientôt rivaliser avec des universitaires trop heureux de bénéficier d’un public qui ne respecte plus leurs titres.

Le phénomène pourrait être ignoré s’il n’emportait dans sa chute la langue qu’il employait et dont nous sommes tous tributaires. Pas plus que le mot ne se distingue de la pensée, la perte de pesanteur de la pensée se traduit déjà par une perte d’ampleur de nos mots ; la poésie nous est déjà impossible, demain peut-être l’essai, le roman, la littérature, l’art.

 

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