Voyage en Corée parisienne 1/2

Cette semaine : voyage au Festival du Film Coréen à Paris, ou plus précisément au cinéma Publicis des Champs-Élysées, que l’on connait pour sa programmation atypique. Pour la douzième année consécutive, le festival donnait ainsi la possibilité aux habitants de la capitale de se pencher sur le cinéma coréen, que l’on tient en haute estime dans les milieux de bon goût. Mais le cinéma coréen a depuis longtemps dépassé son stade confidentiel et ce n’est pas cette édition du festival qui contredira la tendance. Il fallait ainsi patienter devant le Publicis une bonne heure pour assister au moindre film, dans le froid, tant la queue était dense, s’étalant sur des dizaines de mètres et provoquant la stupéfaction des touristes déambulant sur les Champs.

La popularité du cinéma coréen ne doit rien au hasard puisqu’elle s’inscrit dans une volonté politique, qui a pour nom « Hallyu », la vague. Son objectif est clair : faire de la Corée du Sud la première puissance culturelle d’Asie. Le pays exporte ainsi massivement ses séries télé, sa musique, ses films et même ses sportifs électroniques vers le reste du continent mais aussi de plus en plus en Occident. Face à la démographie chinoise, la puissance économique japonaise et la menace du Nord, le pays n’a en effet d’autre choix que de miser sur son soft-power pour exister sur la scène internationale. La Hallyu a enfin un objectif plus pragmatique, celui de créer des débouchés étrangers pour les produits coréens, dont la petite économie nationale est saturée (50 millions d’habitants), bénéficiant du rayonnement culturel du pays. Ainsi, avant chaque projection, nous avions le droit à des publicités de l’office du tourisme coréen ou encore des voitures Kia (mais on pense également à Samsung, LG, Hyundai…).

Pour des raisons évidentes d’emploi du temps, nous n’avons pas pu voir tous les films diffusés au cours du festival. Voici donc des critiques brèves de notre sélection :

The Artist Reborn (de Kim Kyoung-won) :

Le film traite du monde de l’art contemporain coréen qui, je vous rassure, est aussi laid que le nôtre. On suit donc Giselle, jeune artiste prometteuse mais excentrique, qui se fait remarquer par une galerie d’art séoulite. Après une première exposition saluée, Giselle meurt subitement. C’est ce qu’on appelle ne pas avoir de chance… sauf si l’on est la galerie. Le milieu de l’art national s’enflamme ainsi pour cette jeune artiste fauchée en pleine ascension, le prix de ses tableaux s’envole… Mais Giselle se réveille à la morgue et va voir celui qui l’a révélée. Ce dernier lui propose alors un « deal » tout ce qu’il y a de plus cynique : continuer à peindre tout en restant morte. La galerie pourrait ainsi « découvrir » de nouvelles œuvres « posthumes » de l’artiste et les vendre à prix d’or, assurant la richesse des deux parties…

Le film n’hésite donc pas à montrer toute la sottise et la volatilité du monde de l’art contemporain, où la valeur des artistes fluctue davantage que des titres de bourse spéculatifs, où l’oeuvre est jugée à l’aune du Créateur comme des hypostases de son génie et où l’intérêt pécuniaire prime sur tout le reste. Il faut ainsi voir le passage de grand humour noir dans lequel l’équipe de la galerie s’amuse à inventer une enfance difficile à Giselle, « violée par un prêtre », afin de rajouter au tragique de son existence et donc accroître la valeur de ses œuvres.

Alors qu’une scène pathétique (au sens propre) semblait orienter le film vers une fin tragique, le réalisateur décide d’achever son métrage par un happy-end un brin forcé qui fait malheureusement perdre en impact au message de l’œuvre. The Artist Reborn est donc une bonne surprise qui ne va cependant pas au bout de son idée par manque de courage, ou simplement, de gravité.

Itaewon (de Kangyu Garam)  :

Itaweon est un documentaire qui propose de suivre le quotidien de trois matrones au sein du quartier américain de Séoul qui donne son nom au film. Le trio de femmes raconte ainsi les évolutions du quartier, aujourd’hui en passe d’être réaménagé après le déménagement de la base militaire américaine. L’une d’elles, propriétaire d’un bar country réservé aux soldats américains, explique ainsi comment ses serveuses venaient travailler chez elle dans le seul but de rencontrer un militaire et de partir avec lui aux États-Unis, afin d’avoir une vie meilleure (la Corée du Sud était peu ou prou une dictature jusqu’à la fin des années 1980). Ces « salopes à Yankee », telles que les appelaient les hommes coréens, sont ainsi nombreuses à avoir traversé le Pacifique. Une des trois protagonistes du film, nous apprend d’ailleurs, la mort dans l’âme, ne plus avoir de nouvelles depuis vingt ans de sa sœur partie en Amérique, sur laquelle, semble-t-il, l’emprise du mari étranger était forte…

La lutte pour les femmes dans un environnement multi-ethnique nous est ainsi présentée sous son jour le plus froid dans ce documentaire, loin de la soupe arc-en-ciel que l’on nous sert d’habitude. Enfin, c’est surtout l’extrême précarité dans laquelle ces femmes âgées vivent, condamnées à continuer de travailler quand bien même l’âge de la retraite est passé depuis longtemps, qui choque les spectateurs. Il faut savoir que le système de retraite coréen est récent et n’offre qu’une pension bien souvent insuffisante  Le documentaire nous rappellera donc tristement que le taux de pauvreté s’élève à 45% parmi les Coréens de plus de 65 ans, soit le plus élevé des pays de l’OCDE et que les séniors sont les sacrifiés du miracle national.

The Seeds of Violence (de Lim Tea-gue) :

Le format 4/3 du film indique de suite le ton : il n’y a pas d’issue à la violence. Nous voilà donc avec de jeunes soldats qui effectuent leur service militaire (d’une durée de 2 ans et uniquement réservé aux hommes). L’ambiance est virile, les brimades courantes. L’un d’eux décide de porter plainte pour harcèlement contre un supérieur. Celui-ci passe alors à tabac la recrue qu’il croit, à tort, être le responsable de la plainte. Trop amoché pour ne pas laisser de trace, le soldat est envoyé en ville afin d’être discrètement « retapé » par un dentiste, accompagné d’un camarade (le véritable dépositaire de la plainte !). Ce dernier en profite pour rendre visite à sa sœur et constate alors la relation trouble qu’elle entretient avec son mari…

Le film, assez court, est sec, dur, privilégie les plans serrés et claustrophobes. La lumière est également froide. Rien n’est laissé au hasard : les personnages sont pris au piège de leur propre violence. La fin est brillante : au lieu de conclure sur un happy end convenu, le film revient à la situation initiale : « l’amoché » comprend que son camarade est celui qui a déposé la plainte, les deux se bagarrent, les dents à peine réparées se cassent à nouveau… Les graines de la violence ? Plutôt le cycle.

A suivre.

Soumettre un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *