Pewdiepie, une bête immonde ?

Partout, la bête immonde rôde. Partout, la bête immonde guette. Dans une ruelle sombre, à la télévision tard le soir, au Monoprix du quartier (rayon confiseries). Elle peut surgir à n’importe quel moment. Vous faire les yeux doux, vous attirer, vous croquer. Surtout si vous avez le malheur de trainer sur Internet.

Récemment, elle a ainsi failli faire plus de 50 millions de victimes supplémentaires. Une tragédie évitée de justesse par la bravoure du Wall Street Journal, quotidien bourgeois qui défend l’exploitation des petits Chinois dans les usines poisseuses de Shenzhen (vous préférez peut-être qu’ils se prostituent, vous ?). En effet, les courageux journalistes de la feuille de chou, en lice pour le prix Pulitzer, ont percé à jour l’attitude étrange du plus grand youtubeur de la planète et mis en lumière un complot de nazification de la jeunesse. Mais qui peut donc être cet énergumène dont le but était de corrompre nos chères têtes blondes ? Cet homme, c’est Felix Kjellberg, plus connu sous le nom de « Pewdiepie ».

Pour les lecteurs qui ne le connaitraient pas (ils sont sans doute beaucoup), il nous parait nécessaire de vous le présenter. Pewdiepie, c’est le roi de Youtube, c’est-à-dire le roi de l’Internet, c’est-à-dire le roi du monde pour les moins de 25 ans. Avec ses 54 millions d’abonnés (soit la population de l’Afrique du Sud), la chaîne youtube (en anglais) du Suédois de 27 ans est la plus importante de toutes. Multimillionnaire grâce aux revenus publicitaires générés par ses vidéos vues plus de 15 milliards de fois, Pewdiepie s’est fait connaitre en 2010 par ses « let’s play », comprenez des commentaires de jeu vidéo où le youtubeur se filme lui et sa partie. Il fut parmi les premiers et parmi les meilleurs, ce qui lui permit d’atteindre facilement le rang de leader incontestable du réseau social, qu’il conserve aujourd’hui, même après 7 ans de carrière.

Oui mais voilà. Hurler dans un micro et faire le pitre en jouant à des jeux moyens n’amuse plus autant le Felix d’aujourd’hui que le Felix de 20 ans. Depuis quelques temps déjà, le Suédois, las, avait abandonné ses « let’s play » pour se concentrer sur des vidéos humoristiques, souvent trash et provocantes. Lors de la campagne électorale américaine, il n’avait par exemple pas hésité à mettre une casquette « Make America Great Again » dans une de ses vidéos, où on le voyait regarder souriant des discours de… Adolf Hitler. Dans une autre vidéo, on le voyait grimé d’un uniforme militaire douteux, toujours en train de s’abreuver des discours du Führer… Dans une autre vidéo encore, on le voyait se plaindre de sa baisse de popularité, expliquant que cela était dû au fait qu’il était blanc. Bref, fin 2016, Pewdiepie commençait tranquillement à s’enfoncer dans les marécages de la polémique.

Dérapage

 

Puis vint 2017, et tout s’accéléra assez vite. Dès le début de l’année, le Suédois fut surpris en train de prononcer le mot « nigga » (nègro) dans une de ses vidéos. Un mot que la communauté afro-américaine utilise largement pour se désigner et qui tomba dans l’argot de beaucoup de jeunes par l’intermédiaire de l’affreuse domination du rap, même si les non-noirs ne sont toujours pas censés l’utiliser. Puis vint ensuite la terrible affaire Fiverr, le point de rupture. Fiverr est un site Internet qui permet de payer des freelances contre une prestation. Pewdiepie y engagea alors 2 Indiens au service pour le moins original. En effet, pour 5 dollars, le duo comique est prêt à écrire ce que vous voulez sur une pancarte pour ensuite la brandir en rigolant et en dansant, vêtus de pagne. En dehors de la démarche franchement néocoloniale d’un assez mauvais gout, il s’agit sans doute là d’une façon incongrue d’envoyer un message rigolo à vos amis. Malheureusement, Pewdiepie décida de franchir le cran du politiquement correct une fois de plus. Alors qu’il aurait pu écrire un message de remerciement pour ses fans et ses abonnés, le youtubeur, dans une ultime provocation, demanda aux deux freelances de brandir le panneau « Death to all Jews ». Ce qu’ils firent sans sourciller (parlaient-ils anglais ? suite au scandale, ils jurèrent que non). Le youtubeur diffusa la séquence, manifestement choqué, en expliquant qu’il voulait souligner l’absurdité de ce genre de service tout en s’excusant auprès de la communauté juive.

Le mal est fait

Cependant, le mal était déjà fait. En février de cette année, le Wall Street Journal, qui suivait manifestement le Suédois d’un œil attentif, publia un article à charge contre la star révélant que pas moins de 9 de ses vidéos contenaient des références nazies ou antisémites depuis août 2016. Pewdiepie dut déclarer en retour qu’il ne soutenait en aucun cas la moindre forme d’attitude haineuse et qu’il reconnaissait le caractère offensant de son humour.

Mais à l’époque de la post-vérité et du putàclique, l’emballement médiatique écrasa la maigre défense du Suédois. Beaucoup d’articles surfèrent sur la vague. Pire, la situation s’aggrava lorsque le premier site néonazi américain (oui ces choses-là existent encore…) se déclara « fan de Pewdiepie », tout content de récupérer une star à son compte, même de façon ironique. Le site déclara alors être très heureux de voir « les masses s’habituer à [ses] idées ». Les conséquences ne se firent pas attendre pour le Suédois. Disney, compagnie avec laquelle il avait un partenariat, annonça rompre le contrat qui les associait. Youtube annula également la saison 2 de l’émission qu’avait Pewdiepie sur le service payant du site, en plus de le retirer du programme « Google Preferred », qui permet aux vedettes de la plateforme de gagner des revenus publicitaires plus élevés.

La star se retrouvait toute seule. À vrai dire, plusieurs éléments du dossier Pewdiepie n’œuvraient pas en sa faveur. Primo, le Suédois ne trahit pas ses origines. Il est grand, blond et a les yeux gris. N’aurait-il pas pu être charmé par la mythologie aryenne du national-socialisme, qui ferait de lui un surhomme ? Secundo, le viking traîne sur 4chan, un forum anonyme, divisé en plusieurs sous-catégories, connu pour son absence totale de retenue et une modération laxiste au possible. Deux sous-forums sont les plus populaires : /b/ et /pol/. Le premier, que Pewdiepie fréquente et qu’il utilise pour ses vidéos comiques, est dédié à l’humour (toujours trash). Le second est celui des discussions politiques, connu pour abriter le centre névralgique de l’alt-right, cette nébuleuse Internet, sorte de « fachosphère » américaine, qui a contribué à l’élection de Trump. Mais /pol/ est également connu pour abriter une importante communauté néonazie et antisémite… Pewdiepie, habitué de /b/, n’aurait-il pas pu faire un tour sur /pol/ et reprendre la propagande à son compte ? Le doute est permis.

Un facho qui ne se fâche pas ?

Pourtant, il semble difficile de considérer le youtubeur comme un véritable « facho ». En effet, un examen attentif des vidéos incriminées empêche sérieusement de les prendre au sérieux. Le ton ironique et satirique est clair. Pewdiepie a toujours aimé l’humour trash, forcement populaire auprès du public jeune du Suédois, en besoin de transgression. Il faudrait être d’une mauvaise foi absolue pour voir dans ses vidéos une quelconque forme d’apologie du nazisme, bien qu’il soit vrai que ce genre d’humour a tendance à remettre en lumière des idées qu’on aimerait oublier. On est cependant très loin de l’ambiguïté scandaleuse d’un Dieudonné. Manifestement énervé par la tournure des évènements, le youtubeur attaqua violemment le Wall Street Journal et les journaux qui le dépeignirent comme un néonazi dans une nouvelle vidéo, publiée à la mi-février et vue plus de 17 millions de fois. Sa défense consistait à expliquer que la presse mainstream le diffamait pour nuire à son influence croissante sur la jeunesse, influence que perdaient jour après jour les grands journaux américains. Pour le Suédois, le Wall Street Journal avait monté cette affaire en épingle pour décrédibiliser l’ensemble de la communauté Youtube et des nouveaux médias, face au soi-disant sérieux de la presse traditionnelle. Bref, c’était une histoire de jalousie et de lutte de pouvoir, ses blagues douteuses n’étant que le prétexte. Toujours dans la provocation qui le caractérise, il conclut sa vidéo par un doigt d’honneur et un « fils de pute » adressé au quotidien financier.

La presse : ennemi du peuple ?

Cette attitude ne vous rappellerait-elle pas quelqu’un ? Oui, Donald Trump, qui attaqua régulièrement la presse (la qualifiant même d’ « ennemi du peuple ») durant sa campagne et après. Une révolte populaire et populiste bien nécessaire face à l’insupportable politiquement correct de la gauche morale, pourtant autrefois satirique et acide, qui n’hésite plus à agir comme le policier politique de nos sociétés soi-disant « Charlie ». Les blagues de Pewdiepie, à défaut d’être toujours de bon gout, ne sont rien d’autre que le résultat du malaise qui traverse une jeunesse occidentale écrasée par la chape de plomb idéologique qui pèse sur ses épaules, à l’école, à l’université ou au travail. Pewdiepie nazi ? Certainement pas. Pewdiepie populiste ? Et fier de l’être.

Antoine Plisquenne

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