On a assassiné Paris (2/2)

Suite du précédent ouvrage

Pompidou a la vie dure

Quatre phrases ont tué Paris : « les goûts et les couleurs se discutent » (qu’est-ce qu’une culture si ce n’est une définition du beau ? Les goûts et les couleurs ne se discutent pas, ils se transmettent de génération en génération, depuis plus de trente mille ans en Europe. Notre révolution sera esthétique ou ne sera pas.) « c’est pas pratique » (Nous avions compris que seul l’inutile est important et c’est pour cela que dans les cathédrales les parties les plus amoureusement sculptées étaient invisibles pour les hommes mais seulement admirables par Dieu), « j’étais pas né » ( tout ce qui s’est fait quand tu étais né, oublie le, brûle le, seul l’inactuel est beau, seuls les mythes qui ont traversé les siècles apportent un supplément d’âme). « Il faut faire table rase du passé » (Nos points d’appui sont immémoriaux : l’histoire au long cours des ressacs des civilisations et des nuits de l’esprit. Notre seule patrie est la patrie du souvenir). Nous sommes de ceux qui pensent que tout saut en avant nécessite un pas en arrière, que n’existent ni maisons sans fondation ni arbres sans racines et qu’à force de s’intégrer on perd son visage.

Le plus grand criminel que Paris ait jamais connu est un certain Georges Pompidou. Il avait déclaré un jour dans une conférence de presse qu’il voulait voir l’Arc de Triomphe « entouré de tours » ; La Seine était le seul fleuve du monde à s’écouler entre deux bibliothèques, il décida qu’elle s’écoulerait entre deux autoroutes. Tel Le Corbusier (un autre criminel) qui voulait la même maison pour tous les pays et tous les climats, Pompidou rêvait de transformer Paris en un enfer climatisé : des murs de verre et des formes simples, droites. Le puritanisme de ses tours est semblable au puritanisme de ses pensées : sans fantaisie, sans folie, sans charme. Alors on finira comme les États-Unis, seul pays à être passé directement de la barbarie à la décadence sans jamais avoir connu la civilisation. Là où les immeubles s’étaient hissés du fond des âges, où les murs résonnaient de nos légendes, où les statues dansaient de nos rêves, où les portes grinçaient du temps passé, les tours n’ont été greffées que hors-sol.

N’oublions ce que disait Sacha Guitry :

« On nous dit que nos rois dépensaient sans compter

Qu’ils prenaient notre argent sans prendre nos conseils

Mais quand ils construisaient de semblables merveilles

Ne nous mettaient-ils pas notre argent de côté ? »

Dictature bienveillante de la Modernité

Cette dictature bienveillante qu’est la modernité a tué le peuple parisien, elle l’a disloqué, dispersé, parquée dans des tours, perdu dans une ville inhumaine, paumée dans du virtuel, réduit à un éternel présent sans âme. Là où nous marchions autrefois pour tuer le temps ou en admirer ses merveilles, là où nous déambulions sans fin dans l’espoir de croiser quelque chose qui ressemblerait un regard, là où derrière chaque visage nous imaginions un monde, là où chaque pavé résonnait d’une histoire infinie, là où la rue ressemblait à une chanson de Charles Trénet, elle n’est plus qu’un lieu de passage pour PME ambulantes, ce qu’on appelle en bon français, un tout à l’ego.

Le rétrécissement des trottoirs de Paris est l’un des événements les plus importants du siècle : on ne va plus côte à côte mais en file indienne, on ne marche plus mais on avance, le hasard a disparu. Comment infuser la ville dans de telles conditions ? Partout dans les rues s’affairent les hommes pressés, tous ceux qui n’ont pas compris que prendre son temps est le biais pour ne pas le dilapider. C’est sans hâte que se contemplent les fleurs sur le bas-côté du chemin, qu’on regarde tomber la pluie sur les pavés et qu’on voit qu’il n’y a même plus de pavés.

Et c’est avec des pages d’agenda vierges que la vie a des chances de ressembler à une aventure.

Alors se croisent deux humanités : l’humanité somnambule, factice, qui passe de train en train en oubliant de vivre, cet agrégat d’individus anonymes qui meurent de l’habitude. Et de l’autre les éternels flâneurs, ceux qui perçoivent à chaque pas sous leur semelle la pulsation d’un grand cœur.

Le grand saccage

Le labyrinthe enchanté de nos ruelles où il était doux de se perdre un peu s’est mué en un triste quadrillage à l ‘américaine. L’unité architecturale de nos immeubles s’est mué en un assemblage sans ordre. Le tintement des cloches qui ponctue le silence sans l’abîmer s’est mué en un perpétuel tintamarre. Les somptueux musées se sont mués en médiathèques plus laides les unes que les autres. Les petites sensations qui ensoleillaient nos journées se sont muées en sensations fortes de parcs d’attraction. Si avant nous contemplions la beauté de notre ville, sa destruction nous aura permis de consommer des téléphones. Dans un monde où on connaît le prix de tout mais la valeur de rien, Paris a sacrifié son avoir au détriment de son être, elle a cru que les classements mondiaux, les chiffres, les taux de croissance remplaceraient son charme perdu.

Quand elles ne sont pas détruites, on transforme les villes historiques en musées mais on sait bien que le folklore désuet, loin de vivifier la tradition, n’en fait que souligner la mort. Il réduit l’âme des peuples à deux tarés et trois drapeaux.

On nous vante depuis des années ce « Paris qui gagne », « Paris qui a tout réussi », « cette ville-monde ». Alors, oui, malheureusement, à force d’avoir voulu que le monde soit Paris, Paris est devenu le monde. Mais nous ne voulons pas « gagner », nous sommes de ceux qui pensent qu’on ne change pas des cœurs en inversant des courbes, nous sommes de ceux qui disent qu’il faut vivre comme on pense, sinon on finit par penser comme on a vécu. Faire de Paris un raté magnifique, voici notre projet. Petite parenthèse marxiste : Jaurès disait qu’à celui auquel il ne reste plus rien la nation est son seul bien mais les français ne sont plus propriétaires de leur pays. La concurrence mondiale des prix de l’immobilier laisse les merveilles construites par nos ancêtres à des parvenus. venus d’on ne sait où.

On aurait pu penser que le jour où la modernité aurait tout détruit, il ne nous resterait plus que les saisons et la lumière : la neige en hiver, les longs soirs de juin, la rougeur de l’été, les étoiles dans le ciel, le temps des grillons, le temps des champignons, le temps des pâquerettes. Mais la pollution et le réchauffement climatique tueront aussi les nuits des solstices. Paris ne sera plus qu’une ville intérieure : exilés ad vitam d’un royaume dont la souveraineté relève de la poétique, seul dans un jardin secret et inviolable, bien entouré d’arbres pour le protéger de la pollution de l’air du temps, pourront s’épanouir en une gerbe les fleurs de la sensibilité parisienne. Seules nos explorations imaginaires nous apprendront à voyager dans les cryptes à plusieurs étages d’une mémoire longue. Seuls nos souvenirs permettront à l’horreur du présent de s’y infuser. Et c’est dans ce paysage intériorisé que nos enfants traceront leur sillon.

A tous ceux qui s’indignent d’être mortels

N’oublions jamais que « Cernimus exemplis oppida posse mori ».

Mais puisque tout est effrayant, rien n’est irrémédiable. Et après tout, comme disait Muray, tout a été toujours été irrespirable. La seule façon d’aimer Paris est de la détester telle qu’elle est.

Mais Paris sera toujours Paris tant qu’il y aura des rêveurs fous et des cyniques désabusés, des terroristes technophobes et des droitards décadents, tous ceux qui bien qu’étant dans ce monde, ne sont pas de ce monde, les esprits dégagés qui ont décidé de ne pas prendre la vie au sérieux, tous ceux qui sourient des arrogants, des importants et des sentencieux, les papillons égarés et inconscients dans cette ville sans regards, les enfants tristes et les désaxés qui errent dans les forêts, ceux qui posent des questions sur les canards du jardin du Luxembourg, discutent avec les clochards ou des bonnes sœurs, les partisans de la France rabougrie, les cœurs rebelles et les éternels mélancoliques, tous ceux qui attendent gaiement l’apocalypse, les anarchistes lyriques, les bandits d’honneur et les gueux révoltés, tous ceux qui ont décidé un matin de se dire que s’ils ne changeraient sûrement pas le monde, en tout cas le monde ne les changera pas.

Nous sommes une tribu africaine, nous sommes les derniers des hommes, nous sommes les Alakalufs descendant les canaux de Patagonie, qui depuis les vaisseaux de Magellan, ont regardé passer l’histoire et l’ont subie. Nous sommes les deniers indigènes, qui tenteront de nous trouver dans la tempête une grève où nous pourrons mourir, seuls sous le regard de Dieu. Nous nous trouverons alors un Levi-Strauss qui contera les traditions perdues de ce qui fut autrefois un peuple et qui est aujourd’hui au seuil de l’agonie : le peuple parisien.

Le Collin Froid

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