On a assassiné Paris (1/2)

 

Paris était un songe qui avait traversé les siècles, qui dans les feux qui l’avaient brûlé avaient su voir de la lumière, qui dans les guerres qui auraient pu la tuer avait su voir de la poésie, qui dans les révolution avait su conserver les traditions, mais quelque part au milieu du XXème siècle, ce songe s’est évanoui.

Il aura fallu des siècles pour que sur les ruines de la romanité, les copistes des monastères enfantent le Moyen-Age des grandes universités et des cathédrales. Il aura fallu des siècles pour que nos ruelles étroites s’agrandissent et deviennent des avenues. Il aura fallu des siècles pour que le bois de nos immeubles devienne pierre, pour que les ponts se vident des habitations et pour que la petite Lutèce devienne la plus belle ville du monde. Mais il n’aura fallu que quelques années pour que des criminels détruisent son harmonie, pour que des architectes fous l’enlaidissent à jamais, pour que quelques hommes d’affaires en fassent un hôtel sans âme.

Mon amour de Paris ne s’est pas forgé dans le métal d’un concept et encore moins dans une courbe de croissance. Il s’est sculpté dans l’argile de mes songes. Mon Paris est charnel, j’aime ses longues pauses et ses mélodies insaisissables, ce murmure des temps anciens et du futur qu’on entend à chaque coin de rue, ce je ne sais quoi qui fait de Paris mon royaume intérieur.

 

Un regard ébloui

Bien que ces âges d’or soient révolus, que les promoteurs l’aient saccagé, que les parvenus l’aient dénaturé, que les badauds l’aient engorgé et que les mafias l’aient gangrené, je chanterai toujours sans préalable mon bonheur d’exister en regardant le ciel de Paris. L’amour pour Paris n’est pas théorisable, c’est un regard ébloui de lumière, c’est un rêve qui s’installe dans les lieux ouverts du cœur, c’est une lanterne magique qui offre à mes fringales d’éblouissement des décors somptueux, des personnages hauts en couleur, de belles chimères, mais un rêve embué car Paris se rêve immaculé mais il a du sang sur la mémoire. A nous de rebaptiser en poésie un monde enlaidi par les industriels et à nous de retrouver le sacré inhérent au monde.

A Paris le divin dort dans la pierre, respire dans les marronniers, rêve sous les combles et s’éveille dans l’homme. Goethe nous disait « Garde toi des histoires de gueux, de chevaliers et de fantômes », ainsi les réseaux sociaux, l’informatique, la rapidité des transports, l’anonymat du monde ont vaincu les mystères, les mythes, les magies et les ouï dire, ne laissant derrière eux qu’une vallée d’ombres. Ainsi d’antan Paris s’offrait sans mal aux songes d’aventures et au bord du fleuve où baguenaudent les fantômes de nos poètes entre les bouquinistes et les tavernes, ou le soir sur la butte, quand il ne reste plus que quelques chats, des saltimbanques et des amoureux, nous pouvions rêver à ce tout et rien mystérieux qui métamorphose le banal en fantastique. Tendre était la nuit , tendre et prodigue en volupté, quand Paris brillait de tous ses feux, que toutes ses imperfections disparaissaient sous un voile majestueux laissant transparaître ses recoins, ses secrets et ses sortilèges. Tout est affaire de regard, du regard qu’on porte sur le monde, dès lors notre monde si gris d’apparence, si prévisible devient merveilleux. Au fond voir n’est pas commun, c’est bien la conquête de la vie. Et quand depuis la nuit des temps, les cloches sonnent les heures, dans un silence immense, c’est une cohorte de gueux, de preux et de pieux qui défilent.

 

Notre-Dame est votre amie

On sait qu’on a une amie quand on se lève le matin et qu’on voit le soleil se profiler derrière les tours de Notre-Dame et la nuit quand on admire la Seine scintiller de mille points lumineux. On sait alors que derrière la ville réelle, concrète, transparaît un Paris rêvé, intime , une parenthèse enchantée dans notre triste monde. On considère celle-ci comme acquise alors qu’elle ne vit que par notre regard alors flânons le long des rivières oubliées, des meurtres inavoués, des chemins de fer abandonnés. Prenons le temps de nous asseoir à une terrasse de café, levons les yeux et suivons les passants du regard. Nous rêvons de vies imaginaires, l’ordinaire devient folie, la magie n’est pas loin et c’est parti comme dans une nouvelle de Marcel Aymé : les êtres vivent un jour sur deux, les chats complotent, les ronds de cuir traversent le granit, les vies parallèles s’entrelacent…

Paris est loin de n’être qu’une ville touristique ; derrière les monuments usés par trop de regards, se cache un Paris invisible, un entrelacs de maquis secrets, de cours hors d’âge, qui sont autant de refuges pour tous ceux qui ne sentent plus à l’aise parmi nous. Paris est aussi une ville lente, pluvieuse, embuée de mystère, c’est une bourgeoise rêveuse qui n’a pas vu les années passer, qui n’a pas voulu prendre la vie au sérieux.

On voudrait nous faire croire que ce monde est plat, rationnel, manichéen, que nos rêves sont aussi droits que nos tours. Pourtant le parisien est irrémédiablement trouble, compliqué. A nous de trouver les mystères derrière les porches, à nous de construire un monde derrière la platitude. Paris est brumeuse comme nos vies, son histoire ne s’est pas écrite en noir et blanc mais en nuances de gris. Les noms de rues finissent par se détacher des pauvres mortels qui les portaient et scintillent dans notre imagination comme des étoiles lointaines. Et quand sonne l’angélus au clair de lune, dans les reflets d’une sombre ruelle, nous les allumerons de la beauté de nos rêves. Dieu sera au rendez-vous, ou pas, mais assis parmi les mendiants, nous tutoierons les anges.

 

Au milieu des ruines

Qu’il est loin le temps où Balzac allait flâner dans les vergers de Montparnasse, où Nerval chantait « les coteaux bleuâtres qui vont d’Argenteuil à Pontoise », le temps où la rue de la Gaité était un petit chemin de campagne bordé de guinguettes, où on louait des ânes pour monter au sommet de la butte Montmartre, où on partait faire du canotage le dimanche sous les fougères de Bercy et où en foulant le parfum de ses plantes fleuries, nous allions entretenir nos douces rêveries.

Nous n’aimons que des ruines, des restes d’un radeau qui s’obstine à démolir mais seule la beauté se ruine bien et si la pioche peut détruire les murs, elle ne peut vaincre les fantômes, qui s’ils perdent leurs habitudes, les cherchent et enveloppent nos âmes d’un brouillard prestigieux. Alors on garde en tête quelques souvenirs comme un terrier dans sa musette : l’instituteur et le curé qui se tiraient la bourre, les potaches en sabot, la Place d’Italie où débutait la Nationale 7, celle qui faisait de Paris « un p’tit faubourg de Valence et la banlieue de Saint Paul de Vence », et quelques deux chevaux, humbles et souriantes, sympa et désinvoltes, le toit qui ouvrait, un volant dans les mains, le vent de la liberté dans le dos et tous ces enfants qui twistent l’avenir en espérant de ne pas trop tôt devenir sérieux. On a tous en nous la nostalgie du bal musette, l’accordéon qui joue, les danseurs de tourner sous les lampions, la vieille qui ennuie tout le monde avec son morceau de piano, ce côté provincial et champêtre qui rappelle qu ‘avant tout Paris reste un jardin extraordinaire.

Les petits bals perdus, la place de l’église le dimanche, les messes qui ennuyaient tout le monde, les marchands de quatre saisons avec leur charrette, les monarchistes au café de Flore, les pots de chambre jetés par la fenêtre, les deux chevaux qui faisaient croire à la liberté, les cinémas de quartier qui ne fermaient jamais, les plate-formes d’autobus qui puaient l’essence, les lettres à la plume qu’on attendait des heures, les titis qui gueulaient et les enfants qui riaient et toujours les clés sur la porte… Était-ce seulement le temps d’une époque ? Alors certes il y a toujours les feuilles qui tombent, les hirondelles qui s’en vont et les vacances qui s’éternisent mais il n’y a plus de mouettes à Saint Germain des prés.

A suivre…

Le Collin Froid

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