Adieu de Gaulle

Article paru dans le numéro d’été mai-juin de la Camisole

Tout le monde ou presque est gaulliste. Et les droites rivalisent de génuflexions idolâtres. 

Le général est partout. Au cinéma, à la télévision, devant un micro, dans la cabine d’un hélicoptère, en première page de bandes dessinées, à la plage, aux Seychelles, sur les paquets de cigarettes, en second rôle pour les séries B du cinéma ex-yougoslave, aux abord des pistes cyclables… Il hante nos songes, inspire chacun de nos actes et nous rend bien médiocres en comparaison. Tous, nous nous sentons coupables de ne pas être de Gaulle : la France de 2017 coupable de ne pas être la France de 1962, le piètre personnel politique coupable de ne pas égaler la gloire des députés godillots de la majorité gaullienne et le Président Sarkozy, coupable selon son ancien premier ministre d’avoir un casier judiciaire moins vierge que sa trace laissée dans les annales historiques.

Le Gaullisme est une bizarre religion séculière dont l’unique geste est d’attribuer à l’homme du 18 juin la substance d’un demi-dieu apportant par chacune de ses paroles, même les plus anodines, toute lumière sur les choses célestes, terrestres et marines. « Paroles » que l’on place souvent entre deux guillemets moins pour les citer que pour douter de leur origine… Mais pour un adulateur du général, il est de bien peu d’importance qu’elles aient été tronquées, déformées, rapportées ou extraites de conversations privées… Chacune d’elles fait autorité, à la manière de ces hadiths pour lesquelles des fanatiques détournent des Airbus et sodomisent des chameaux. Son dogme est suffisamment vague pour que ne soit pas étendu trop loin la définition de son hérésie. Pour s’en convaincre, que nos fervents lecteurs (il doit bien y en avoir) entendent cette anecdote : attablé à une terrasse au détour de biens futiles mondanités, l’auteur de cet article s’entretenait gravement de la situation nationale et internationale avec deux sénateurs, l’un extrait du terroir local, l’autre d’un territoire d’outre-mer. Pas très savant, l’ultra-marin demande tout débonnaire qu’on lui en dise davantage sur ce de Gaulle et ce Gaullisme dont il a tout au plus entendu mentionner la présence sur terre. « Le Gaullisme c’est le refus de la fatalité » lui répond le notable de métropole (qui avait été, pour vous le situer, présenté par Charles Pasqua comme le sénateur le plus con de France). « Cela me plait ! Dans ce cas, je veux être gaulliste » conclut l’ultra-marin.

A la lumière de cette anecdote, un fait bien malheureux s’impose : avec des mots d’ordre aussi vagues que le refus de la fatalité, ou encore (nous vous les avions épargnés), « le pouvoir de dire non », « une certaine idée de l’homme », une andouille ordinaire peut sans effort se réclamer du gaullisme. Et de fait, rares sont celles qui s’en privent. Macron est aujourd’hui gaulliste parce qu’il « rassemble » et, s’il vous plait, « par-delà les clivages ». Nicolas Sarkozy était gaulliste pour son « pragmatisme ». Jacques Chirac fut gaulliste pour sa « passion de la France » et son « intransigeance républicaine ». Même Ségolène Royal aurait voulu l’être sans que nous sachions trop pourquoi, peut être d’ailleurs l’ignorait-elle elle-même. Et aussi MAM, curieuse revenante chronique en politique, pour qui être gaulliste, c’est « aimer les gens ».

Les gardiens du Temple

Il reste aussi quelques puristes que cet affadissement du dogme révulse. Répartis en quelques chapelles, souvent concurrentes, ils se disputent une part de marché électoral assez mince et qui se réduit à mesure que les derniers zélateurs de feu le RPR disparaissent. Nostalgiques du grand parti des compagnons, leur folklore cocardier, leur bonnet phrygien et leur croix de Lorraine leur servaient de médiocre apanage idéologique. Les derniers gaullistes ne céderont rien : rien du souvenir de la France des années 1960, du minitel et des oraisons d’André Malraux, du Service d’action civique et du monopole des PTT, de la voix de Léon Zitrone et de la grandeur nationale…

Ne leur en déplaisent, il y aurait beaucoup de choses à retrancher de cet héritage. Nous vous entretenons, chers lecteurs, à la veille des présidentielles, de cette constitution dont on dit qu’elle a en 1958 sauvé l’État Français. En 1958, le retour de l’autorité devait s’imposer au régime des partis, justement dénoncé par de Gaulle. Mais la référence à cet événement n’est plus opérante pour définir les objectifs politiques d’aujourd’hui.

Car quel est l’apport du gaullisme politique depuis la mort du général de Gaulle sinon cette languissante et terrible inhibition qui nous interdit de penser quelque action ou quelque politique par delà son culte idolâtre ? Nous référant au progrès des trente glorieuses, quand il serait urgent d’amorcer un discours conservateur sur la décroissance ; revendiquant la concorde et l’unité nationale autour d’un chef quand l’avenir semble promis à un affrontement communautaire ; défendant un dirigisme étatique et un autoritarisme qui furent pourtant largement employés aux détriments des intérêts de la France ; nous repliant sur le pré-carré français pour les plus obtus alors que le mouvement de l’histoire pousse aux alliances de civilisation ; nous obstinant à défendre des institutions qui ne laissent pas entendre la parole d’une population, pourtant légitimement excédée par le verrouillage de la vie politique par sa constitution à peine digne du dernier des régimes présidentiels africains.

Cette figure obsédante, ce surmoi paternaliste est le refoulé de toutes nos aspirations interdites. Il nous est inderdit de dépasser le cadre national car de Gaulle eut à affronter certains de ses partenaires européens ; il nous est interdit de rejeter l’Etat central car de Gaulle y voyait la condition de toute stabilité et de toute politique ; il nous est interdit de craindre ou préparer un affrontement communautaire avec l’Islam car de Gaulle aurait voulu être, dit on, le grand rassembleur de tous les français.

 

Idolâtrie d’un de Gaulle revu et corrigé

Les hasards de l’histoire et les trouvailles mémorielles ont fait du général de Gaulle l’homme de l’opposition au maréchal Pétain, de l’application du programme national de la résistance en même temps que de la décolonisation. Socialiste, antifasciste et anticolonialiste…Cette interprétation très partiale et largement fausse de l’histoire a durablement fracturé la droite laissant sa frange vaincue (que l’on qualifie « d’extrême ») dans la marginalité et maintenant sa frange victorieuse dans l’ambiguïté politique. Les partis gaullistes étaient attrape- tout : que le premier d’entre eux ait pu être dirigé par une personnalité aussi éloignée des saines exigences du bien public et aussi pernicieuse que Jacques Chirac en dit long. Décolonisateur, triomphateur du fascisme et du maréchalisme, épurateur, étatiste, rassembleur… la figure (largement déformée) du général de Gaulle a attiré à son mouvement des éléments qui n’auraient pas eu grand’chose à y faire tout en retranchant d’innombrables de plus grande valeur.

Lecteur de Barrès et Chateaubriand, enfant de l’école libre, homme d’armée, provincial sourcilleux, conservateur lucide… tout le parcours du général de Gaulle et la plupart de ses écrits contredisent l’image laissée par un gaullisme mainstream et consensuel. Réaliste, respectueux du rapport de force, initiateur de la décentralisation, adversaire du socialisme et même libéral à l’occasion, résolument français mais profondément européen ainsi qu’en attestent ses écrits testamentaires… De Gaulle n’est pas non plus le totem du nationalisme obtus dérivé du bonapartisme que vénèrent ventre à terre ses plus médiocres idolâtres.

L’idolâtrie : cancer de la droite

De ses faits, le général est un grand homme d’État du XXe siècle et probablement un des plus grands. L’homme qui a su comprendre au plus fort des crises les nécessités de l’instant, les forces à employer, les politiques à mettre en œuvre et qui, par ses actes, a sauvé et renforcé l’indépendance nationale. Mais par nature, un homme d’Etat n’est qu’un homme. Et cet homme fut de son siècle : inscrit dans le temps, il eut à répondre aux défis qui le concernaient lui et les hommes auxquels il commandait en tâchant d’y répondre, comme il convient de le faire quand on épouse la vie publique. S’instituant en sujet de l’histoire, assumant le dissentiment et l’opprobre de certains, il eut à agir comme bien peu oseraient parmi ceux qui s’en réclament aujourd’hui. Il est un de ces mystères dont la brume résiste longtemps au jugement de l’histoire. De Gaulle n’était que de Gaulle. Et cela est déjà beaucoup. L’homme de Gaulle fut par bien des égards très humain, ne méritant ni apothéose, ni haine posthume. Très humain par l’héritage ambigu, glorieux et difficile qu’il nous laisse ; il l’était aussi pour ce terrible paradoxe historique voulant qu’il ait été pour la droite en même temps que l’ultime éclat de gloire, le liquidateur.

Et pourtant, tout inventaire semble suspect. Le gaullisme est bien une fable. Il n’est même plus un mythe puisqu’il n’entretient que l’aigreur et la nostalgie. Évoquer la France du général de Gaulle, ce n’est jamais que formuler un songe, déplorer l’impossible retour à une forme perdue. Et c’est aussi céder à une facilité bien ancienne, qui est pour la droite une gangrène. A défaut d’avoir jamais pu formaliser une idéologie ou une proposition d’organisation sociale, la droite se réfugie derrière des symboles. On adore des idoles et on s’interdit de penser. Son expression  plébiscitaire sait se faire aduler par sa lie. Privés de chefs, les adorateurs de grands hommes sont de pauvres âmes en peine. Aussi s’en donnent-elles de biens médiocres : Chirac, Sarkozy et nous avons échappé de très peu à Jean-François Copé. Sachant parler immédiatement à une masse difforme, cette culture très franco-française est un de nos plus terrible cancers. Ce manque de jugement fait perdre l’habitude tantôt de penser, tantôt de contredire ; un manque de jugement qui offre une garantie de survie pour la droite officielle comme de marginalité pour la droite officieuse.

Du Bonaparte qu’il jugeait sévèrement dans « le dix-huit brumaire… », Karl Marx eut ce mot fameux que tout lecteur avisé doit connaître : « l’histoire ne se répète jamais que deux fois, la première comme un drame, la seconde comme une farce ». Il ne nous aura que trop peu instruit, tant pour Bonaparte que ses nombreux adorateurs. Car si l’épopée gaullienne fut le bel écume d’un drame historique, ses mauvais plagiaires ne sont que de sinistres farceurs.

Hector Burnouf

Auteur: Hector Burnouf

Comte des cigales. Lit Queneau dans sa baignoire

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