Jean-Edern, le Dandy de Grand chemin

On sait depuis la venue sur terre d’une grande âme que si les mauvais écrivains font de bons politiques, les bons écrivains font souvent de mauvais politiques. Ayant décidé très tôt de partir en cavale avec la réalité, ce fils d’officier de la cavalerie ne la considérait plus que comme un effet de style et s’il chantait parfois, ce n’était que pour indiquer l’endroit où il ne se trouvait plus. Peut-être aussi parce qu’il avait pris au pied de la lettre l’acception selon laquelle l’histoire ne se répète qu’en farce, il avait décidé de naviguer de cathédrale du néant en cathédrale du néant : Saint-Simon avait craché dans la soupe de Louis XIV, Chateaubriand dans celle de Napoléon ; celle de son époque ne valant pas la peine de cracher dedans, autant s’y noyer. Et puisque le propre d’un prophète est de dire en général n’importe quoi, alors autant prendre le contre-pied des souillons idéologisés de l’époque qui enfermaient quelques petites idées dans des mots et faire le choix d’aller à la recherche des idées par les mots. Au pire on fera une révolution ratée, parait-il ce sont les seules qui portent leur fruit.

Le seul bénéfice qu’en tirera ce délinquant de papier, au casier littéraire bien rempli, sera des ennemis, et après tout si se vouloir des amis est une obligation de commerçant, avoir des ennemis est un luxe d’aristocrate.

« Le serment de la place Royale »

Si des écrivains se sont unis d’amitié, au château d’Edern ou place des Vosges, s’ils ont vécu au rythme des apparitions et disparitions de l’idiot international, s’ils ont défait le monde ensemble dans de basses tavernes enfumées, s’ils ont promené leur volubilité interminablement dans les rues de Paris jusqu’au petit jour et si à force de trinquer aux idées nouvelles, ils se sont parfois écroulés sur le bas-côté de la route, c’est pour que l’un d’eux, Jean Edern, aille figurer le groupe à travers l’éternité. Ils se sont sacrifiés, sans croire même qu’ils se sont sacrifiés, pour déléguer un représentant dans les temps futurs, qui chevauchera seul dans les grandes forêts de la vie dans l’espoir d’un jour peut-être illuminer tout un siècle. De ces voyages de bringues, rares et beaux moments de jeunesse d’une modernité depuis vingt siècles desséchée, de ces chevauchées impromptues sur une route dont les horizons se dévoilent à mesure, de ces noces sans contrat notarié du tragique et du comique, de ces présentations avec la femme de sa vie, rencontrée la veille et enfin de ces querelles qu’il envenimait avec passion et qui jamais ne devaient déboucher sur quelque chose d’aussi vulgaire qu’un débat, naissaient à nouveau des hommes libres : ceux qui prient bourrés.

Somnambules, ils hantent les nuits des huissiers, leur murmurant que nul ne peut emprisonner un fantôme et encore moins l’esprit du temps.

« Un mensonge qui dit la vérité »

S’il n’aura été peut-être qu’un Chateaubriand de l’ordure, il en aura toujours au moins gardé le style et l’élégance, cette profondeur de l’amour s’associant au tranchant de l’intelligence, c’est-à-dire l’humour, cette idée que la chair et les os forment un même corps, afin que le fond et le forme, ces deux amants que la bourgeoisie avait voulu opposer, s’étreignent à nouveau ; ce point de rencontre absolu entre le sens et sa représentation, ce moment retrouvé de la parole totalement vivante, ce quelque chose de parfaitement vivant, léger, tremblant comme ces français du XVIII ème dont on disait qu’ils étaient superficiels par profondeur. Au confort de la société moderne, cette consolation pour les gens qui cherchent à aller mieux, il préfère le luxe et ses mirages, ses exubérances, ses luxures et ses luxuriances, cette végétation qui va dans tous les sens, formant une échelle invisible, qui relie les gueux aux preux, la terre aux cieux et le Finistère à Saint Germain des Prés. Et si parfois il pouvait laisser tremper son écharpe blanche dans la soupe, jamais il n’aurait prononcé un « bon appétit ». Son maintien aristocratique, ce cadre qu’il n’a fait que transgresser, l’amènera tout naturellement sur les barricades de 68. Comme Pasolini lui avait dit que dans les manifestations, les CRS étaient les prolos contre les fils de bourgeois, alors il sera révolutionnaire, le col mao fait par Pierre Cardin et le petit livre rouge sur la banquette arrière de la Ferrari. Après tout le Polo était vulgaire, l’Interallié démodé, les Caves n’existaient pas encore, alors le seul lieu mondain qui restait était bien le carrefour de l’Odéon. Il racontera d’ailleurs des années plus tard avoir approché les Brigades rouges l’été 68 ; je peux aujourd’hui confirmer que de rouge il n’avait approché à cette époque là que sa Ferrari dans laquelle nous fîmes avec lui cet été-là le tour de la Bretagne et que s’il a un jour appartenu à un groupuscule terroriste, ce ne fut que le gang des foulards, voire la section écharpe blanche. A cette même époque d’ailleurs, mon arrière grand-mère milliardaire, qui prononça en France l’oraison funèbre de Staline, décida de léguer toute sa fortune au parti communiste, expliquant ainsi ma présence dans ce journal.

« J’ai tous les défauts, c’est ma principale qualité ».

A l’espèce humaine -cette histoire de singe qui a mal tourné, dirait Cioran- il opposait l’ivresse du panache et de la désinvolture, de ceux qui pensent que si les moyennes font la solidité du monde, la seule valeur de celui-ci repose sur les extrêmes, de ceux là qui auront construit leur gloire d’une cathédrale d’injures, traînant après eux des faillites, des cœurs, des scandales, captifs qu’aucune prison ne se serait donné le mal d’enfermer, de ceux qui à la rubrique profession écrivaient honnête homme, leur valant ainsi d’être systématiquement arrêtés par les douaniers, de ceux qui commettaient des attentas chez Régis Debray et réservaient la primeur de leurs déclarations à Apostrophes, parce que la prison, c’est bien, la prison c’est la santé et qui, quand ils partaient en week-end disaient qu’ils s’étaient fait enlever et quand ils partaient en vacances disaient qu’ils s’étaient fait exiler. Maurice Bardèche était devenu collabo en 1946, ce qui était pousser assez loin l’anticonformisme mais il fallait aller plus loin. Jean Edern ira au Chili en 1974 pour organiser la résistance avec notre argent grâce auquel il se paya de grands hôtels d’où il téléphonait aux résistants qui se cachaient avec de faux noms en les appelant par leurs vrais noms. Après tout le Chili est bien un pays étrange : je n’ai désormais qu’un seul milliardaire dans ma famille et il est le candidat du parti communiste à l’élection présidentielle chilienne.

Jean Edern était un fou qui se prenait pour Jean Edern

S’il a inscrit sur sa tombe « qu’il soit permis aux hommes de rêver comme j’ai vécu », c’est peut-être parce qu’échouant à devenir auteur, il s’est fait personnage, un héros de roman bien baroque et fatiguant, dévorant son œuvre et distillant sa vie dans une coupe de champagne, à la manière d’un film ni fait ni à faire, dont les pellicules dérisoires gisent à jamais dans les arrières salles de montage de l’esprit et qui à force de naviguer les yeux à demi fermés, de louvoyer à fleur de bars et de confier son sort aux plus hautes marées de la vodka, n’aura fini que mémorialiste de fin de siècle. Et puisque les princes de l’insolence demeurent les seuls êtres fréquentables, faut-il encore songer à ce fils de général, devenu général de l’armée des rêves, qui au soir de sa vie comprendra que la solitude est la politesse des fous.

Le Collin froid

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