Mircea Eliade

Reconnaître un certain type d’homme, c’est identifier ce qui éveille en lui les émotions les plus intenses ; ce qui le fait frémir ou le transporte ; ce qui peut provoquer en sa chair un mouvement de force immaîtrisé ; lui hérisser le poil et même à l’occasion lui arracher des sanglots. « Homo religiosus » reste pour nous une bête curieuse. Une frontière presque infranchissable de plusieurs siècles nous en sépare.

Pour l’approcher Mircéa Eliade propose une vaste fresque descriptive. Il tente de saisir ce qui peut séparer dans l’ordre de l’anthropologie deux modes d’être, deux for

mes d’appartenance au monde. On pourrait partager l’hypothétique éblouissement de Madame Michu devant tant de références savantes ou avec elle s’exclamer « c’est beau l’instruction ». Sans doute, ce ne sont ni l’instruction, ni la curiosité qui manquèrent à Mircéa Eliade. Étudié comme référence dans le milieu universitaire, ses longues fresques descriptives servent aussi même l’exercice au fastidieux résumé en classe préparatoire. Mais son audience s’explique autrement que par la forme complète de ses recueils : il lance de manière audacieuse un intérêt renouvelé pour ce qui forme la part inavouable de l’esprit humain ; celle qui ne recourt pas à des usages purement rationnels, à une argumentation fiable et préméditée et se laisse comprendre au moyen de la logique. Celle qu’un rationalisme indigne de lui-même a voulu reléguer comme bigoterie et ignorance, mais que le mythologue a su analyser comme aspiration bien réelle et riche de contenu.

La sacré : un mode d’être et une aspiration universelle

Il y a quelque chose d’irréductible dans l’expérience religieuse. Un certain historicisme voudrait la restreindre à des approches particulières ou relatives ; or pour Eliade, elle procède précisément d’un fondement universel. Peu importe que l’on emploie les eaux du Jourdain, les rites magiques de la religion Hindoue ou les fétiches du culte babylonien : le sacré reste une donnée essentielle. Il est la modalité propre à tout phénomène religieux. Marque d’imbrication totalisante, il se révèle sous des formes diverses : l’habitat, le repas, le rythme de la journée ou de l’année, l’objet fétiche… Dans tout ce qu’il vit au quotidien, l’homme religieux cherche à rompre avec ce qui appartient de manière directe et exclusive au profane. Le terrestre, en sa forme imparfaite inspire à l’homme un certain dégoût. Or, rompre avec, c’est attendre l’arrivée de forces libératrices, c’est espérer atteindre un autre chose, même de manière parcellaire ou temporaire. C’est laisser à l’homme une touche de perfection , quelques instants de pureté.

L’homme religieux est en recherche, il tente de s’arracher à son enveloppe profane. (cf. supra) Dans ce cadre, il ne devient véritablement homme qu’après avoir consacré sa naissance religieuse. L’homme nouveau renie l’ancien moi. Ayant rompu avec son existence profane, il se voit sauvé de l’impureté originelle ; initié, il accède au savoir des dieux. Il devient pleinement homme en ce qu’il prétend tendre vers un idéal de perfection. (il ne renie pas son ancien moi puisqu’il s’instaure comme homme au moment où il devient religieux, il n’y a pas de moi auparavant, il n’y a que de l’eau, si je puis dire)

Sanctification du temps et de l’espace

Son existence lancée se déroule à la cadence du temps sacré. Célébrations, souvenirs du mythe, retour cyclique d’audaces héroïques sont le rythme de sa vie humaine. L’homme se cosmise ; il entre dans un système qui le précède. Rien n’échappe au profond désir de sanctification, ni le déroulé temporel de sa vie, ni l’espace où elle se déploie. La définition d’un sanctuaire, d’un lieu de centralité est une des tâches de l’homme religieux. Sanctifier, purifier : c’est considérer d’emblée le profane comme le lieu de l’impureté. Une distance inspire le recours au sacré. « Homo religiosus » se sent chez lui dans ce cadre et dans cette sphère.

Le symbole est un permis de voyage. Il consiste en un être, une figure, un rite ou un fétiche. Il est ce qui conduit la sensibilité humaine vers la fresque de son histoire sainte. « Les images et mythes projettent sur le monde spirituel une réalité infiniment plus riche que le monde clos du moment historique ».

Par ce biais, l’espace se trouve comme le temps, objet de sanctification. Il est le lieu privilégié de la sacralisation du monde et se voit parsemé de sanctuaires ou de provinces mythiques où l’homme peut espérer atteindre et contempler la perfection divine. L’habitat lui même s’insère dans l’univers cosmique. C’est avec tranquillité et sans trop d’états d’âme qu’aujourd’hui Monsieur-tout-le-monde « déménage », « part vivre ailleurs », « se cherche un nouvel appart’ ». Débonnaire, il réclame le confort nécessaire pour dormir, manger, jouer.. et part chercher mieux ailleurs s’il en a les moyens ou s’estime insatisfait. Or cette possibilité n’est pas offerte à l’homme religieux ; son habitat est un lieu où souffle sur les vivants l’esprit des morts. Jamais, il ne saurait se sentir définitivement propriétaire ni de son logis, ni de ses choses, ni d’ailleurs de lui même. Créature de Dieu, « mon corps ne m’appartient pas » ; je ne peux décider de ma naissance ni anticiper ma

mort. Pas plus que mon habitat ou ma terre ne seront jamais en totalité « à moi », je ne peux me sentir maître du temps de mon existence et de l’espace dans lequel je suis condamné à vivre.

Quand le propriétaire, le contemporain voit les jours et les choses comme des matières interchangeables, pourvu « qu’elles servent », « qu’elles soient bien remplies » ou « qu’elles fussent sympas », l’homme religieux évolue dans un monde fracturé où dans l’ordre du temps, aucun lieu, aucune existence, aucun jour ne peut être entièrement semblable à un autre. L’espace comme le temps se présentent en une discontinuité générale : certains lieux, rares, communiquent une force d’imaginaire qui leur octroie un statut particulier ; d’autres jours sont objet de célébration attendue. Tous en tout cas ne se valent pas. Un monde ordonné par le sacré est par nature hiérarchisé. Et cette hiérarchie est toujours la conséquence d’une dévalorisation originelle du profane : « La distance entre les deux espaces marque la différence entre les deux modes d’être : profane et religieux ». La discontinuité est la condition hiérarchie ; quand certains lieux reçoivent la source de l’esprit, d’autres (la plupart) sont toujours flétris par leur impureté. L’homme religieux, dans sa nostalgie de la pureté originelle est en constante recherche de lieux de communication avec le divin. Il

nourrit l’espoir (souvent déçu) de ne pouvoir habiter la demeure des dieux.

Le retour du sacré : un mouvement dialectique ?

Définir la sphère sacrée, c’est comprendre toute sa distance, tout son ressentiment, toute son invariable et irrémédiable incompatibilité d’humeur avec un profane limité à sa dimension propre. Et c’est aussi comprendre le mouvement paradoxal qui l’en rapproche. Si le sacré est l’opposé du profane, toujours, il cherche à s’en séparer, à poser sur lui son système hiérarchique. Il n’existe que pour s’en différencier, pour constituer un refuge de pureté au cœur d’une temporalité qui n’inspire que déception et rejet. Il peut difficilement exister en dehors de lui. Il est même la condition de son déploiement. C’est une réaction de dégoût qui inspire le recours au sacré. Ne prête-t-on pas aujourd’hui les quelques velléités de réenchantement du monde à une lassitude pour les effets de son désenchantement ? Sociologues ou idéologues rivalisent de superlatifs pour gloser « l’ère du vide », « la défaite de la pensée » ou « l’identité malheureuse ». Beaucoup posent le bilan du règne de l’incertain, du dogme de la muabilité éternelle, du culte de l’éphémère. Et certains, sans toujours le dire, identifient ce malaise à une désacralisation unilatérale d

u Cosmos.

Aussi vrai que l’homme religieux baigne dans la sacralité, nos contemporains ont une expérience quotidienne et envahissante du profane. Reconnaître cet abîme, c’est saisir la nature essentielle de notre modernité. Et ainsi, tenter d’en comprendre le drame. Comme Jung identifiait le malaise du monde moderne à une dérive de la psychè due à la stérilisation de notre imaginair

e, Eliade mesure le risque d’un homme choisissant de vivre en dehors de la dimension essentielle vers laquelle sa pente naturelle semblait pourtant le conduire. Le sacré cessant d’irriguer l’esprit de son flux intense, laisse l’imaginaire inerte.

« Le sacré est mort » pourrait-on alors annoncer la nuit tombante, tambour battant, à une vox populi qui n’en aurait probablement pas grand chose à faire. La lecture d’Eliade doit cependant nous inviter à ne pas aller trop loin dans la déploration. Admettons avec lui le besoin de sacré comme une donnée universelle ; on serait alors bien en peine de définir un artifice logique qui ne le rendrait dans le même mouvement d’idées intemporel. Se construisant en réaction à l’omniprésence du profane, il a toujours pu éveiller des regrets sur son absence. Pour quelle époque les hommes ont eu le sentiment d’atteindre la perfection sacrale, d’être contemporains des dieux ou d’habiter leur demeure ? Pour qui vise à la pureté, l’époque est toujours insatisfaisante. L’absence de grand dessein, de perfection appelle toujours à pallier son manque.

Interroger comme le fait Eliade la manifestation du sacré par le profane, c’est aussi réfléchir sur ses forme nouvelles ou résurgentes. Le symbole, la force du mythe, les éclats d’onirisme fourmillent dans le monde moderne et clament leur présence sans que souvent on s’en aperçoive. « L’inconscient n’est pas uniquement hanté par les monstres ; fées, elfes… y ont aussi leur demeure ». En proposant d’atteindre les cieux, l’échelle de Jacob invite aussi à l’effort. Par son travail et sa lucidité, Mircea Eliade offre autre chose qu’un amas érudit de fétiches vaudous collectés à travers le monde . Il invite à saisir la nature essentielle de notre époque en nous montrant que, à l’égal d’un monde sacré constamment ballotté de crises en crises, certaines de ses contradictions et hésitations tâtonnantes peuvent aussi en prophétiser la fin et peut être l’annonce d’autre chose.

Hector Burnouf

Auteur: Hector Burnouf

Comte des cigales. Prochainement

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