Le silence des moutons

Je ne dirais pas que j’aime particulièrement la pollution sonore dans laquelle je vis au quotidien : défilé de véhicules sur les grandes artères routières, musique d’ambiance dans les magasins, pétasses hurlant dans leurs smartphones, braillements convenus et répétitifs des Roms et autres parasites sociaux faisant la manche dans les rames de métro, ou encore essais désespérés de mon voisin qui s’essaye au violon, que je perçois à travers la maigre cloison de ma résidence, et qui ont la faculté de réveiller ma rage de molaire, à défaut de ressembler à du Paganini. On pourrait donc croire, a priori, que je reçois comme une bénédiction des dieux chaque moment de calme, que la moindre parcelle de silence m’entraîne sur des cimes de félicité incommensurable. Ce serait faire abstraction des sinistres «minutes de silence » à la mode depuis quelques années.

 Certes, mon côté punk d’adolescent attardé me rend naturellement disposé à venir jouer les trouble-fêtes dans les moments de commémoration divers ; ainsi lors du dernier hommage rendu à Malik Oussekine, déambulant fin bourré rue Monsieur-le-Prince, je déposai moi aussi une gerbe, à ma manière, sur la plaque indiquant le lieu où est mort le jeune homme, qui aurait mieux fait ce soir-là de réviser ses cours plutôt que de faire le maraud devant les gendarmes à mobylette de feu M. Pasqua. Le bourgeois fut scandalisé, on me traita de gros con, certains crétins mal habillés et mal rasés voulurent même me taper. Et c’est là que le bât blesse et blase.

 Il semble que de nouveaux cultes civils apparaissent à chaque fois qu’un quidam meurt de mort non naturelle, et que le fait de blasphémer ces mémoires officielles, qu’elles s’appellent Charlie (Oscar…November…), Adama Traoré ou Jacques Hamel, qu’importe, ou même simplement de ne pas participer aux grands rassemblements, à ces moments d’émotion collective et de communion fraternelle, vous place d’emblée dans le camp des suspects, des asociaux, des « cerveaux malades ». Comprenez une chose : il y a des émotions OBLIGATOIRES. Quand les médias pressent le bouton lacrymal, il FAUT pleurer sur commande. Forcez-vous, la première larme est la plus difficile à verser, et les autres suivront aisément.

 Il y a un côté totalitaire, j’ose employer le mot, dans ces moments d’émotion collective ; la « semaine de la haine » orwellienne n’est pas loin. Pour ma part, aux minutes de silence avec bougies, je préfère les heures d’un opéra wagnérien avec whisky, et l’on me voit plus volontiers baignant dans les pertes blanches que défilant dans des marches blanches. Cela dit, je sens que je vais (encore) m’attirer quelques inimitiés grâce à ce billet, et je dois toutefois confesser que si je me devais me faire buter pour avoir écrit ce que j’ai écrit, je ne serais pas contre le fait qu’on organise une minute de silence en ma mémoire…

 

Clovis Deforme

Auteur: Clovis Deforme

Né à la fin du XXème siècle. A rejoint la Camisole en 2015. Elu à l'Académie française en 2058.

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